Numéro R, le salon des revues de création poétique en région sud organisé par le CIPM, se tiendra à Marseille du 26 au 28 mai 2023. Ce rendez-vous annuel, consacré à ces laboratoires importants de la création que sont les revues de poésie, proposera un ensemble de rencontres et de lectures réunissant revues et poètes/poétesses.

Livre-océan, livre-mer, Écume ne peut être que polyphonique, métamorphique, en prise avec un nomadisme, un flux qui est celui de l’écriture autant que de la vie. Écrivant une fiction en écho au Moby Dick de Melville, Véronique Bergen élabore selon un montage complexe un livre qui est autant de dénonciation, de critique, que le chant d’une éthique possible de notre temps. Entretien avec Véronique Bergen.

Le livre de Pierre Niedergang est une réflexion concernant le rapport entre normes et queer. La réflexion semble devoir être rapide : si l’on a l’idée que le mouvement queer se définit par opposition aux normes dominantes et aliénantes de l’hétérocentrisme, on en déduit volontiers qu’il se définit contre la normalisation des corps et des esprits, qu’il est en soi rejet de toute norme. C’est ce raisonnement trop rapide, certainement faux, politiquement problématique, que Vers la normativité queer remet en cause.

Lemon, de Kwon Yeo-Sun, commence par un assassinat. Ou plutôt par le récit de cet assassinat. Ou plutôt par le récit de ce que quelqu’un imagine s’être passé durant l’interrogatoire d’un des suspects. Une jeune fille (Hae-eon) a été assassinée, c’est « l’affaire du meurtre de la belle lycéenne ». Si le roman tourne autour des effets de ce meurtre sur les différentes personnes impliquées, il concerne aussi le récit ou les récits de ce meurtre – récits inachevés, incomplets, subjectifs, n’énonçant pas la vérité sur ce qui s’est passé.

La Battue, du journaliste et photographe Louis Witter, expose des faits, les questionne, les analyse, informe et met en perspective. Le livre dénonce la politique policière et donc violente que l’État français théorise et pratique à l’encontre des exilé.e.s sans papiers à Calais depuis des années (mais aussi ailleurs sur le territoire). Si cette politique vaut contre les exilé.e.s, elle vaut sans doute de même, finalement, contre la population en général. La Battue est un livre qui met au jour le fait que la politique française, depuis des années, s’appuie sur des pratiques policières hostiles aux populations.

L’inédit de Julien Gracq, La maison, est un très court récit mais, par là-même, particulièrement intense, un concentré lumineux de littérature. L’écriture y déroule une aventure qui est celle de perceptions qui, nomades, s’articulent sur un même plan à un nomadisme du monde et de la pensée. Le monde autant que la pensée ou la perception sortent de leurs limites, exhibent l’étrangeté de leur existence aberrante.

Le titre du roman de Philippe Joanny, Quatre-vingt-quinze, fait écho à celui de Victor Hugo, Quatrevingt-treize. Cependant, de l’un à l’autre, l’époque a changé, la littérature aussi. Et l’événement historique n’est pas non plus le même. La Terreur postrévolutionnaire a laissé place à un autre événement, une autre terreur : celle liée à l’épidémie de Sida, à une mort omniprésente, à une décimation quotidienne, indifférente.

De 1960 à 1965, dans le journal communiste Vie Nuove, Pasolini publie ses réponses à des lettres qui lui sont adressées par des lecteurs et lectrices. Dialogues en public réunit un ensemble de ces échanges entre les lecteurs/lectrices et Pasolini, celui-ci répondant aux interrogations très diverses qui lui sont faites autant sur son propre travail que sur des faits d’actualité, sur la politique italienne, sur tel fait divers, sur l’Église et la croyance, sur la littérature, etc.

Avec Quand les décors s’écroulent, Christophe Fiat construit des ritournelles pour dire cet écroulement, pour le contracter en quatrains qui thématiquement et stylistiquement l’affirment. L’auteur entreprend cette création poétique et musicale pour produire une conscience de cet écroulement du monde mais aussi pour le contre-effectuer, tracer une ligne de fuite vers un ailleurs et autre chose peut-être à venir.

Récit qui se tient sous la ligne des sables du récit impossible, chant de l’effacement, des mots qui refluent vers le silence, dispositif mémoriel creusé par l’oubli (dispositif veillant à ne pas forclore l’oubli), troué par la blancheur d’Alger, Page blanche Alger laisse l’enfance, la mère défunte, l’Algérie, Mohammed, les Arabes massacrés durant la guerre d’Algérie se dire eux-mêmes. Les phrases qui se posent se voient soumises au tropisme du dépeuplement, de la clandestinité de vies, d’une langue taillant « la biographie d’une absence ».

Le recueil Vigilance, de Benjamin Hollander, se compose de deux parties : « Onome » et « Levinas et la Police ». Les deux parties se font écho l’une l’autre, chacune se présentant comme une sorte de dialogue ou d’interrogatoire entre des voix multiples et la figure d’un lieutenant de police (cette dernière renvoyant elle-même, peut-être ou sans doute, à divers « personnages »). Le texte, poétique, évoque le contexte policier d’une enquête, d’un crime, d’un méfait que la police cherche à résoudre. Le langage devrait ainsi énoncer ce qui s’est passé, la vérité.

Essai sur le quartier des Marolles, à Bruxelles, le livre de Véronique Bergen est aussi une réflexion politique sur l’urbanisme, une réflexion esthétique sur les conditions de vie, un parti-pris pour des modes de vie alternatifs, créatifs, résistants. Retraçant l’histoire et les engagements de ce quartier, dessinant ses caractéristiques sociales et culturelles, Véronique Bergen écrit également, en filigranes, les lignes d’une poétique qui serait la sienne, comme elle écrit les contours d’un monde désirable qui n’a rien à voir avec le monde promu et mis en place par le néolibéralisme actuel inséparable d’un laminage des corps, des esprits, des dissidences, des rêveurs d’autres mondes. Entretien avec Véronique Bergen.

Avec Contre-nuit, Lucien Raphmaj écrit un éloge de la nuit, un hymne, un chant plus qu’un discours platement rationnel. C’est que la nuit est d’abord une évidence indépassable, une expérience qui se suffit à elle-même. Quoi dire ? Qu’ajouter à cette expérience ? On ne peut la reprendre par un discours qui la dirait, l’expliquerait, on ne peut qu’écrire en prolongeant et pour prolonger l’obscurité de la nuit, sa nuit plus profonde.