Alors que Poutine et son armée s’attaquent violemment à l’Ukraine, Jean-Luc Outers se souvient d’un autre conflit, celui qui ravagea Sarajevo dans les années 90. C’est en tant qu’écrivain relevant de Reporters sans frontières, organisme que soutenait l’ONU, qu’il se rendit en 1994 dans la ville martyrisée alors que les snipers serbes sévissaient encore et tiraient sur tout ce qui bougeait. Pour les écrivains comme pour les journalistes, il s’agissait de témoigner.

À la suggestion de son ami Ange Leccia, Jean-Philippe Toussaint rend hommage dans une mince et élégante plaquette que viennent de publier les éditions de Minuit. Toussaint donne à son beau texte une forme strophique par-delà toute poétique. Chacun des neuf alinéas commence par une même formule qui ne varie pas dans son attaque mais bien dans son développement. Voici l’ouverture de la première strophe :  « Je veux saisir Monet là, à cet instant précis où il pousse la porte de l’atelier dans le jour naissant encore gris» (p. 9).

Parmi les nombreux ouvrages que Jean-Pierre Martin a publiés, il n’en est guère qui ne se distingue pas par quelque idée insolite ou encore par tel ou tel paradoxe de départ. La dernière fois, le narrateur faisait collection, dans Mes fous, de personnages dérangés du cerveau. Mais, cette fois, il rompt vraiment les amarres. C’est qu’il prétend donner une idée des si nombreux Martin (lui compris) qui peuplent la France et le monde, fût-ce en traduction et tradition locales.

Nous connaissons l’autrice douée qu’est Caroline Lamarche, celle qui donna tantôt Le Jour du chien, tantôt Carnets d’une soumise de province ou encore Nous sommes à la lisière. Et nous aimons le style sensible qui est le sien. Mais, derrière ce style, il est une autre écriture reçue d’un père aimé et d’une autre tonalité.

Sous ce beau titre du « corps à soi », l’autrice, philosophe et professeure de science politique à l’université de Reims, nous donne un ouvrage aussi rigoureux que vigoureux sur le destin des femmes d’aujourd’hui. Il est vrai que Camille Froidevaux-Metterie a le courage de s’inscrire résolument dans une lignée phénoménologique prestigieuse, c’est-à-dire de renouer avec la pensée de Simone de Beauvoir et de Maurice Merleau-Ponty. Dans cette optique, l’autrice se tient à distance de tout essentialisme comme de tout différentialisme, jugeant cette distinction désormais inopérante.

En 2019, Sandra Lucbert, sociologue et romancière, assiste au procès de France Télécom durant lequel sept dirigeants de l’entreprise sont jugés à la suite du grand nombre de suicides entraînant dans la mort des employés du groupe de télécommunications, des suicides dus à tout un harcèlement moral de grande dimension accompagnant un projet de licenciement étalé sur trois années de 22000 des membres du personnel.

Récemment, nous commentions ici même une grande autrice « incestuée », à savoir Christine Angot (si elle veut bien me pardonner cette désignation désinvolte mais aussi pleinement articulée à notre modernité la plus brûlante). Et voilà qu’aujourd’hui Pierre Bayard, allant en sens inverse, jette un pont vers l’Antiquité et la pièce la plus magistrale du théâtre grec, l’Œdipe roi de Sophocle. C’est que l’on ne quitte pas le domaine de l’inceste pour autant, car ladite pièce propose un modèle familial hautement symbolique en même temps que très perturbé, où l’on voit notamment une mère entraînée à coucher avec son fils et un père se faire assassiner par le même — si l’on en croit la prédiction d’Apollon.

Très tôt dans sa carrière, Pascal Durand a consacré le meilleur de son temps à l’œuvre et à la personnalité littéraire de Stéphane Mallarmé, rivalisant en cela avec l’autre grand mallarméen du siècle, à savoir Bertrand Marchal. Mais cette passion vouée à un seul poète ne l’a pas empêché de s’offrir pauses et temps de repos consistant à lire et commenter des auteurs moins prestigieux. « Repos » n’est pas le bon terme en l’occurrence, car les auteurs ainsi élus et rassemblés dans le présent volume ont en commun d’être via leurs héros des super-actifs pour la plupart, volontiers livrés à de complexes expériences techniciennes.

D’un roman à l’autre, le lecteur peut avoir l’impression que Christine Angot n’en finit pas de nous raconter l’inceste dont elle fut victime des « œuvres » de son père, revenant ainsi à chaque fois au tourment qu’elle subit à l’âge de 13 ans. Or, ce n’est pas exactement le cas, même si toute autofiction se prête aisément aux redites. En fait, du roman de 1999 à celui d’aujourd’hui intitulé Le Voyage dans l’Est, il est bien plus qu’une différence de titre et bien plus qu’un déménagement de Christine et de sa mère d’une ville (Châteauroux) à l’autre (Reims). C’est que la reconstitution à laquelle procède ici la romancière se veut dans cette nouvelle version à la fois honnête et exigeante. Et, par rapport à l’œuvre de 1999, nous changeons largement de registre, voulant que le nouveau récit dise le vrai par-delà les emportements et les contradictions de jadis.