Christine Angot : l’inceste encore, mais sous un autre regard (Le Voyage dans l’Est)

Christine Angot © Bouchra Jarrar / éditions Flammarion

D’un roman à l’autre, le lecteur peut avoir l’impression que Christine Angot n’en finit pas de nous raconter l’inceste dont elle fut victime des « œuvres » de son père, revenant ainsi à chaque fois au tourment qu’elle subit à l’âge de 13 ans. Or, ce n’est pas exactement le cas, même si toute autofiction se prête aisément aux redites. En fait, du roman de 1999 à celui d’aujourd’hui intitulé Le Voyage dans l’Est, il est bien plus qu’une différence de titre et bien plus qu’un déménagement de Christine et de sa mère d’une ville (Châteauroux) à l’autre (Reims). C’est que la reconstitution à laquelle procède ici la romancière se veut dans cette nouvelle version à la fois honnête et exigeante. Et, par rapport à l’œuvre de 99, nous changeons largement de registre, voulant que le nouveau récit dise le vrai par-delà les emportements et les contradictions de jadis.

Tout part en un sens de la visite que rendent la mère de Christine et Pierre Angot, linguiste dans les instances européennes, à la mairie de Châteauroux. La nouvelle loi sur la filiation permet, en effet, de faire que Christine porte désormais le nom de son père biologique sans autre formalité. En apparence, la nouvelle est heureuse si ce n’est que la reconnaissance souhaitée par père, mère et fille s’avérera former un piège sexuel se refermant sur l’adolescente jusqu’à faire que l’adoption affectueuse envisagée se transforme en inceste au sens fort du terme, et ceci à l’intérieur d’un roman pris dans une logique serrée. Il est vrai que la violence subie au sortir de l’enfance eût pu suffire à justifier certaines redites et répétitions (et il y en eut bien quelques-unes comme, par exemple, la scène du lavatory dans Une semaine de vacances de 2013). Mais le fond de l’affaire est ailleurs : non seulement Christine Angot a su discipliner son style et sa méthode mémorielle et argumentative. Plus simplement, elle est devenue une romancière véritable.

Ainsi, pour ce qui est du style, Angot a su discipliner sa phrase, réussissant à mettre à distance les faits relatés et parvenant à traiter avec les souvenirs, quitte à omettre clairement et sans honte des faits oubliés. Pour la méthode, l’autrice s’affirme en deux directions. D’une part, elle refuse de céder à tout désordre affectif en profitant du recul venu avec l’âge et les expériences. De l’autre, elle veille à donner une forme toute rationnelle aux dilemmes qui déchiraient l’adolescente qu’elle fut jadis. Toutefois, d’emblée, la jeune Christine fut prise dans plusieurs imbroglios : il arrive encore à Pierre Angot, qui fut le compagnon de sa mère, de faire l’amour avec celle-ci lors de ses passages chez elle ; ce même Angot a fondé une autre famille à Strasbourg, famille qu’il tient à mettre en avant comme il aime à faire valoir ses propres titres et talents ; ce qui ne l’empêche pas de fréquenter Marianne, une jeune étudiante particulièrement libérée. C’est qu’il y a chez lui de l’imposteur et de l’abuseur. Ce à quoi Christine, disons-le, est loin de toujours faire obstacle. D’un bout à l’autre de leur commune aventure et quoi qu’en ait la jeune fille, elle se sent flattée d’être remarquée par un homme aussi élégant et aussi cultivé que son amant. De là, une lutte avec elle-même et avec lui pour faire barrage aux excès physiques que multiplie le séducteur dès qu’il est en sa compagnie. Et l’on voit assez tôt dans le roman, la narratrice récapituler ses rencontres paternelles tout en fixant vaille que vaille des stratégies de défense pour arrêter ce qu’elle nomme « l’enchaînement technique des scènes » ou bien encore  « la logique de certains gestes ». Et l’on verra ainsi la narratrice dresser ce blason d’un corps qui n’est autre que le sien en plusieurs inscriptions tout à la fois locales et physiques : « Gérardmer, la bouche. Le Touquet, le vagin.  L’Isère, l’anus. La fellation, c’est venu tôt. Il n’y a pas de date. Ça arrive bientôt. C’était entre Gérardmer et Le Touquet. L’enchâssement n’est pas toujours certain. Il peut être approximatif et reconstitué. » (p. 36)

Blason d’un corps donc en ce qu’il a de plus obscène mais sans forfanterie toutefois. On dira que la jeune Christine a vite appris en ce domaine, même si c’est une adulte expérimentée qui écrit Le Voyage dans l’Est. Une adulte qui n’a jamais répugné par ailleurs à une sexualité violente et verbalement crue, comme dans telle scène se déroulant au cinéma et dans laquelle la narratrice placée entre ses deux amants du jour (Pierre et Marc) les masturbe de concert. Subsiste la demande adressée instamment au père de pouvoir connaître de temps à autre des relations père-fille dans ce qu’elles ont de plus normal. Car la souffrance de l’héroïne-narratrice est celle-là : sortir du double rôle de fille/maîtresse qui lui est imposé et du déchirement qui s’ensuit.

Son existence lui apporte toutefois plusieurs compensations mais elles aboutissent peu ou mal. Ainsi Christine épouse Claude, ami professeur d’anglais, mais leur couple est en échec ; elle trouve un éditeur pour son roman en même temps qu’elle fait d’une femme-psychiatre sa maîtresse ; elle songe à dénoncer Pierre Angot pour abus sexuel mais n’a pas pour soutien le témoignage de Claude et risque ainsi le non-lieu. Tout cela enchevêtré dans la dernière partie du roman.

Or, ce sont deux seconds rôles à l’intérieur de l’intrigue qui vont permettre de boucler le récit. Et c’est à plus d’un égard plein de sens. Nous parlons ici à la fois d’Astrid, femme de Pierre Angot, et de l’époux de Christine, un Claude enfin de retour. C’est ce dernier qui prend sur lui d’appeler Astrid par téléphone au gré d’un échange fort long. Or, d’un côté, cette dernière apprend à Claude que Pierre souffre désormais d’Alzheimer. Quant à Claude, il fait savoir à Astrid que Pierre sodomisa à plus d’une reprise Christine. Ainsi les deux conjoints auront « morflé » pareillement, comme le dit Claude. Là-dessus, Pierre va mourir mais Christine n’ira pas à l’enterrement.

Christine Angot, Le Voyage dans l’Est, Flammarion, août 2021, 224 p., 19 € 50 — Lire un extrait