Caroline Lamarche : un sens inné de l’archive (L’Asturienne)

Nous connaissons l’autrice douée qu’est Caroline Lamarche, celle qui donna tantôt Le Jour du chien, tantôt Carnets d’une soumise de province ou encore Nous sommes à la lisière. Et nous aimons le style sensible qui est le sien. Mais, derrière ce style, il est une autre écriture reçue d’un père aimé et d’une autre tonalité. Or, ce n’est pas tant d’écriture qu’il est alors question mais d’ un monde qui nous vient du XIXe siècle et dont l’inscription est toute de grande bourgeoisie industrielle et industrieuse. Cette bourgeoisie  émerge dans une région d’Europe occidentale — la Wallonie — au temps de Balzac. Et cette région fonce tout droit vers le capitalisme et vers sa contrepartie, la classe ouvrière et ses luttes. Oui, l’enfant Caroline est née dans une grande famille d’entrepreneurs et d’ingénieurs et dans une région, la Wallonie, qu’avait rendue prospère l’Anglais John Cockerill tout en lui insufflant un rare dynamisme qui n’allait faire que croître et embellir. Or, ce groupe social avait son écriture ou, pour le moins, ses écritures. Il est un reflet de celle-ci ou de celles-ci dans les romans de Balzac ou de Zola dont les textes appartiennent à certaine littérature que l’on dira sans doute réaliste mais aussi bien industrielle.

Quel est donc cette large famille qu’évoque Caroline Lamarche dans son Asturienne ? C’est, à partir du XIXe siècle un conglomérat de quelques cellules sociales liées par un territoire comme par des alliances économiques et par des mariages entre ses membres. Ensemble, ces derniers produisent donc, à partir de la même aire liégeoise, tantôt du tabac, tantôt du fer et tantôt, comme dans le cas du présent récit, du zinc, ce qui est pour le moins original. À sa naissance, qui est au bout d’une trajectoire, Caroline et ses parents sont du côté du zinc, avec un père ingénieur qui termine sa carrière à la tête d’une entreprise sise dans le nord de l’Espagne et produisant ce fameux zinc. De là que Caroline vive sa prime enfance à Arnao et aux alentours, dans une contrée vouée à l’extraction de l’étonnant minerai et à son traitement — qui voudra, par exemple, que les toits des immeubles parisiens se retrouvent bientôt couverts de ce zinc. Par la suite, la même Caroline partagera encore la vie de la Compagnie Asturienne des Mines par des séjours au siège parisien de cette grande entreprise et par un voyage qu’elle fit adulte pour rencontrer Alfonso Garcia Rodriguez, le documentaliste de la défunte Compagnie.

 

Mais il est temps de le dire, Freddy Lamarche, père de quatre enfants dont Caroline, s’était vu confier les archives de la maison disparue dont il avait commencé à écrire l’histoire, car il avait un goût certain pour la mémoire écrite. Après sa mort, c’est son épouse qui hérita des archives qu’il abandonna et ce fut sa fille qui songea à les traiter par goût d’une part, par fidélité au père de l’autre. De là le livre que nous lisons.

Il brasse un grand nombre de personnages qui se regroupent autour de quelques noms — les Lamarche, les Hauzeur, les Lesoinne, etc. — et de quelques passions. De beaucoup de voyages également, puisque toute l’histoire se partage entre trois lieux que sont les Asturies, Liège et Paris. De quelques événements majeurs également dont la guerre civile qui ravagea l’Espagne dans les années 30 et fut l’épisode le plus marquant dans l’Espagne de cette époque. Or, ce franquisme qui suscita maints désordres ne réussit pas à convertir à quelque prospérité industrielle un pays très en retard et rejeta toute collaboration venue du dehors et en particulier les apports wallons qui se proposaient en ingénieurs et en dirigeants. Tout cela étant, une chronologie n’eût pas été un luxe en appui d’un arbre généalogique restreint figurant en fin de volume.

Mais, quant à l’enchaînement des faits, la narratrice se souvenant de ce qu’elle est avant tout romancière ne vise pas à mettre beaucoup d’ordre dans ce qu’elle rapporte et reconstitue. Elle choisit plus volontiers d’assortir son récit d’anecdotes savoureuses, voire de menus épisodes accrocheurs. Ainsi elle va pointer quelques souvenirs de famille qu’elle trouve échoués dans les vitrines du salon de sa mère. Ainsi il sera question du marteau spécialisé qui servit à détecter tel minerai en sous-sol, d’un somptueux bracelet d’or, offert par la reine Isabel II à Marie Hauzeur, née Lamarche. Ce qui fait écrire à Caroline : « Donné à celle qui concentre en sa seule personne mes deux lignées familiales, écrit Caroline, ce bijou royal qui retrouvera un siècle plus tard, au mariage de mes parents, un Lamarche sur sa route est passé jusqu’à présent de mère en fille aînée » (p. 106). Il devrait m’échoir un jour, ajoute la narratrice… Enfin vient la magnifique coupe d’argent qui fut décernée à Louis Hauzeur lors d’un concours de tir aux pigeons à celui que l’on surnommait Maxi Louis parce qu’il était riche. Et voilà qui éveille chez Caroline une comparaison entre ce Hauzeur et le Swann de Proust. Mais n’allons pas plus avant. Entre L’Asturienne et La Recherche, la route est encore longue. Cela dit, chaque objet-souvenir a son histoire, comme on peut voir.

Il est cependant dans l’ouvrage mémoriel de Caroline Lamarche un personnage en rupture de classe. Il se prénomme Maurice. On ne sait pas très bien d’où sort cet enseignant âgé, qui paraît savant, qui fréquenterait les banquets universitaires et qui se dit surtout communiste plus ou moins militant. En fait, Caroline l’a rencontré lors d’une manif dans la banlieue liégeoise qui visait à soutenir les migrants rassemblés dans un « centre fermé ». Ce Maurice exècre la grande bourgeoisie à laquelle son amie appartenait à l’origine et il ne cesse d’en dénoncer les membres. Caroline prend de temps à autre un repas avec lui, veillant à lui servir une copieuse rasade du whisky avec laquelle il aime à finir sa soirée. Lors du séjour de Caroline dans les Asturies, le même Maurice demandera à cette dernière de fleurir la stèle dédiée à Aida de la Fuente telle qu’elle est honorée à Oviedo. On la compris, cette Aida a fini martyre de la cause républicaine et révolutionnaire. Caroline Lamarche tiendra tant bien que mal sa promesse.

Ce Maurice est là pour nous rappeler que la narratrice a changé de camp au cours de son existence. Par goût de la littérature et d’une pratique scripturale comme par la fréquentation du monde des écrivains, elle a, pourrait-on dire, basculé à gauche. Mais elle n’en a pas renié pour autant la classe d’origine, celle de son Freddy de père, ce « grand cerf » qui était la droiture même et le représentant par excellence d’une région travailleuse. Et qu’importe en fin de compte si un personnage de la saga familiale nommé Louis Van der Heyden à Hauzeur (sic) fut fait baron et tira sa gloire du zinc qu’il produisit comme des chasses de haut rang auxquelles il participa.

Caroline Lamarche, L’Asturienne, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, septembre 2021, 340 p., 22 €