Nous connaissons l’autrice douée qu’est Caroline Lamarche, celle qui donna tantôt Le Jour du chien, tantôt Carnets d’une soumise de province ou encore Nous sommes à la lisière. Et nous aimons le style sensible qui est le sien. Mais, derrière ce style, il est une autre écriture reçue d’un père aimé et d’une autre tonalité.

Sous ce beau titre du « corps à soi », l’autrice, philosophe et professeure de science politique à l’université de Reims, nous donne un ouvrage aussi rigoureux que vigoureux sur le destin des femmes d’aujourd’hui. Il est vrai que Camille Froidevaux-Metterie a le courage de s’inscrire résolument dans une lignée phénoménologique prestigieuse, c’est-à-dire de renouer avec la pensée de Simone de Beauvoir et de Maurice Merleau-Ponty. Dans cette optique, l’autrice se tient à distance de tout essentialisme comme de tout différentialisme, jugeant cette distinction désormais inopérante.

En 2019, Sandra Lucbert, sociologue et romancière, assiste au procès de France Télécom durant lequel sept dirigeants de l’entreprise sont jugés à la suite du grand nombre de suicides entraînant dans la mort des employés du groupe de télécommunications, des suicides dus à tout un harcèlement moral de grande dimension accompagnant un projet de licenciement étalé sur trois années de 22000 des membres du personnel.

Récemment, nous commentions ici même une grande autrice « incestuée », à savoir Christine Angot (si elle veut bien me pardonner cette désignation désinvolte mais aussi pleinement articulée à notre modernité la plus brûlante). Et voilà qu’aujourd’hui Pierre Bayard, allant en sens inverse, jette un pont vers l’Antiquité et la pièce la plus magistrale du théâtre grec, l’Œdipe roi de Sophocle. C’est que l’on ne quitte pas le domaine de l’inceste pour autant, car ladite pièce propose un modèle familial hautement symbolique en même temps que très perturbé, où l’on voit notamment une mère entraînée à coucher avec son fils et un père se faire assassiner par le même — si l’on en croit la prédiction d’Apollon.

Très tôt dans sa carrière, Pascal Durand a consacré le meilleur de son temps à l’œuvre et à la personnalité littéraire de Stéphane Mallarmé, rivalisant en cela avec l’autre grand mallarméen du siècle, à savoir Bertrand Marchal. Mais cette passion vouée à un seul poète ne l’a pas empêché de s’offrir pauses et temps de repos consistant à lire et commenter des auteurs moins prestigieux. « Repos » n’est pas le bon terme en l’occurrence, car les auteurs ainsi élus et rassemblés dans le présent volume ont en commun d’être via leurs héros des super-actifs pour la plupart, volontiers livrés à de complexes expériences techniciennes.

D’un roman à l’autre, le lecteur peut avoir l’impression que Christine Angot n’en finit pas de nous raconter l’inceste dont elle fut victime des « œuvres » de son père, revenant ainsi à chaque fois au tourment qu’elle subit à l’âge de 13 ans. Or, ce n’est pas exactement le cas, même si toute autofiction se prête aisément aux redites. En fait, du roman de 1999 à celui d’aujourd’hui intitulé Le Voyage dans l’Est, il est bien plus qu’une différence de titre et bien plus qu’un déménagement de Christine et de sa mère d’une ville (Châteauroux) à l’autre (Reims). C’est que la reconstitution à laquelle procède ici la romancière se veut dans cette nouvelle version à la fois honnête et exigeante. Et, par rapport à l’œuvre de 1999, nous changeons largement de registre, voulant que le nouveau récit dise le vrai par-delà les emportements et les contradictions de jadis.

L’auteur qu’est ici Arthur Lochmann peut aisément se définir en paradoxe vivant : très tôt, il a pratiqué les ascensions en montagne mais dans le même mouvement il s’est avisé de ce qu’il était sujet au vertige. Et c’est cette contradiction qu’il entend analyser dans le présent ouvrage qu’il situe sur deux plans, à savoir la narration d’une escalade dans les sommets jumelée à une réflexion toute philosophique depuis des penseurs qui prirent en charge la question du vertige, une question toute physique mais accédant facilement à la pensée théorique. Encore heureux que, de son travail, l’auteur n’ait pas songé à nous donner une version « menuisière », puisque cet alpiniste émérite s’est également initié durant son existence au travail du charpentier. Ainsi, dans les trois cas, Arthur Lochmann a choisi de “vivre en hauteur”, selon une similitude générale qui ne manque pas d’humour.

À Diacritik, nous connaissons Emmanuelle Lambert à travers deux essais qui firent date, l’un consacré à Jean Genet, l’autre à Jean Giono. Nous la connaissons aussi par sa contribution puissante à la récente mise au jour en Bibliothèque de la Pléiade des Romans et Poèmes de Genet et en particulier à travers ce roman le plus « risqué » de l’auteur que fut et reste Pompes funèbres dont Emmanuelle Lambert donna notice et notes. Nous allons la découvrir à présent en cette rentrée littéraire à partir d’un roman plus que personnel publié sous le titre déroutant du Garçon de mon père — titre que contredit sur le bandeau du volume et de façon provocante la photo d’une fillette au doux sourire.

Vincent Genin est Liégeois et historien. Il a entrepris un post-doctorat à Paris (École Pratique des Hautes Études). À sa façon, il refait le chemin de Liège à Paris qu’un de ses aînés, Marcel Detienne a parcouru bien avant lui et à partir duquel celui-ci s’est fait connaître internationalement. Detienne est mort en 2019 mais il a donné le temps à Vincent Genin de faire sa connaissance et de s’informer en toute sympathie de la trajectoire de carrière qu’il a suivie après avoir risqué avec succès un essaimage parisien. C’est que Vincent Genin aime à reconstituer des parcours intellectuels — comme il le fit avec Max Weber précédemment.