Jean-Luc Outers : Sarajevo en deux temps

Jean-Luc Outers © Alice Piemme / Gallimard

Alors que Poutine et son armée s’attaquent violemment à l’Ukraine, Jean-Luc Outers se souvient d’un autre conflit, celui qui ravagea Sarajevo dans les années 90. C’est en tant qu’écrivain relevant de Reporters sans frontières, organisme que soutenait l’ONU, qu’il se rendit en 1994 dans la ville martyrisée alors que les snipers serbes sévissaient encore et tiraient sur tout ce qui bougeait. Pour les écrivains comme pour les journalistes, il s’agissait de témoigner. Toujours est-il que se protéger d’un gilet pare-balles en  ces circonstances n’était pas un luxe. L’expérience que mena Outers pendant quelques jours dans une ville déboussolée fut rude. Pour lui, la contribution professionnelle se réduisit à une émission de télévision de cinq minutes ainsi qu’à un article destiné aux presses européennes. Et c’était déjà beaucoup dans les conditions de désordre et de danger dans lesquelles chaque témoin tel que lui intervenait. Vivre comme il le fit dans le seul hôtel encore debout en ville, le Holiday Inn, dans lequel l’eau était rare et où les toilettes ne fonctionnaient plus, était toute une épreuve.

Jean-Luc Outers eut besoin de  plusieurs années pour mettre ses souvenirs en ordre et de les écrire. Mieux : il se sentit tenu de revoir la ville alors qu’elle était sortie de son marasme et se voyait progressivement restaurée. Et c’est le roman — si peu romancé — que nous lisons un bon quart de siècle après le conflit.

De façon à donner une idée d’ensemble de cet ouvrage, nous risquerons un rapprochement qui paraîtra quelque peu incongru. C’est que, à plus d’un moment de la présente lecture, le si sensible et si émouvant roman de Jean-Luc Outers avoue dans sa construction et dans son mouvement une inspiration véritablement proustienne. Cela tient d’abord à l’élégance d’un style tout en patience et en douceur sans que s’allonge pour autant la phrase. C’est d’autre part le goût de l’imprévu et de ce qu’il donne à rêver au hasard des rencontres. Soit cet exemple pris au vol : « Dans ma course, je manquai de faire trébucher une jeune fille transportant un violoncelle. Où allait-elle ? Je n’avais guère le temps de lui poser la question. Je m’excusai maladroitement. Elle avait l’air si fragile accrochée à son violoncelle comme à une présence protectrice. (…) Quand elle me tendit la main en souriant, je m’aperçus qu’elle portait des mitaines grises en laine qu’elle devait probablement garder pour jouer dans des salles non chauffées » (p. 88). Telle est la note tant féminine que musicale dans le  contexte d’horreur que l’on sait avec ce joli geste de la main qui se tend. Et c’est Baudelaire et ses « passantes » cette fois qui ne sont pas loin.

Mais le plus troublant quant à la comparaison avec À la recherche du temps perdu touche à la construction du récit. C’est qu’il y eut un second séjour de notre narrateur dans la même Sarajevo un quart de siècle plus tard et raconté tout pareillement. Ce qui nous vaut un roman en deux volets tels que de l’un à l’autre on bascule un plein contraste puisque la paix est revenue dans la ville. Et cela peut faire penser à la binarité très proustienne du passage d’un Temps perdu à un Temps retrouvé. Côté Temps perdu, on a donc le premier voyage de Jean-Luc Outers qui eut lieu dans la troisième année de la guerre ; avec le second voyage, on a affaire, bien des années plus tard, à un Sarajevo qui a repris vie, est rétabli dans son quotidien et jouit d’un certain retour à la paix. Le narrateur a toute conscience de ce retour à la normale ou à ce qui en tient lieu. Et il consacre un tel retour à l’obligation qu’il se donne d’écrire. Avec pour résultat le livre que nous lisons et pour lequel son auteur eut besoin de toute une récapitulation.

Mais ce n’est pas exactement cela qu’il est venu chercher. Et on peut le soupçonner d’avoir voulu se remémorer au gré d’une étrange mélancolie les affreuses péripéties de la guerre entre communautés : le danger, les douleurs, le désordre à chaque tournant. Et aussi un courage, fût-il modeste. Il est vrai que ce même narrateur n’est pas insensible à ce qui fait désormais que trois populations qui furent ennemies arrivent à faire que chacune des trois trouve enfin à s’ajuster aux deux autres. Et c’est, par exemple, ce qui veut que des trésors d’architecture, des sites magnifiques aient pu échapper à la destruction. De là que ce narrateur trouve à visiter dans une sorte de recueillement une ville en pleine renaissance. Mais notre héros — qui est donc ce narrateur à la Proust — n’en reste pas moins enfermé dans des souvenirs qui le coincent.

Une rencontre va cependant lever cet obstacle. Le narrateur se trouve soudain en présence de la Marion avec laquelle Patricio et lui ont réalisé à trois un film émouvant de cinq minutes. Il s’agissait à l’époque d’interviewer Luka, un architecte, que l’on voyait circuler dans les ruines d’un bâtiment conçu par lui et qui se trouvait réduit à rien par un bombardement. Marion est aujourd’hui mariée et mère d’un garçon de 9 ans. Tous deux sont émus de se retrouver de la sorte, ce qui rend Marion volubile. Car les souvenirs affluent. Coéquipier de tournage, Patricio s’est installé aux États-Unis. Pour sa part, Marion songe à Paris ou à Bruxelles. Ces retrouvailles auront-elles un lendemain ?

Mais c’est à une Anna que songe à plusieurs reprises notre héros. Anna est ce personnage fantasmatique que notre narrateur a rencontré à l’hôpital de Sarajevo en pleine tourmente. Anesthésiste, elle administrait des piqûres de curare aux pauvres blessés, des enfants surtout, et certains d’entre eux allaient se voir amputés. Et c’était alors l’abomination. Réelle ou non, cette Anna, pour rester dans l’ordre proustien, était un équivalent de l’Albertine de la Recherche avec tout ce que celle-ci avait de fantasque et d’identité incertaine.

Les circonstances — avec une part de hasard — voulurent que la jeune femme aux yeux verts et notre héros prennent ensemble le même avion pour Rome. Cette Anna était au bord de l’épuisement : le travail excessif et une blessure à la main. Elle fit le voyage la tête posée sur l’épaule de son compagnon. Et notre narrateur se souvient de la nuit passée ensemble au logis d’Anna et qui ne fut pas racontée en son temps. Notre héros y revient dans le nouvel épisode. Brève et fort belle rencontre qui eut sans doute l’une ou l’autre suite. C’est le lendemain qu’Anna achète au kiosque La Repubblica et s’aperçoit de ce que l’article de notre reporter s’y voit reproduit sous le titre de « Quanto e triste une citta in rovina » (p. 146). Le lendemain, le héros quittait Anna-Albertine pour Zagreb puis Bruxelles. Et la double aventure à Sarajevo prenait fin ou presque. Ainsi se clôt un roman superbe, roman en deux temps et à sa manière en deux villes.

Jean-Luc Outers, Hôtel de guerre, Gallimard, « L’Infini », mars 2022, 192 p., 18 € — Lire un extrait