Il y a peu, Charles Coustille nous donnait sous le titre d’Antithèses (Gallimard) les résultats de l’enquête pour le moins originale qu’il avait conduite parmi les grands auteurs français. Il y croisait les mondes littéraire et universitaire, en prenant l’exemple de quatre auteurs majeurs du XXe siècle (j’omets ici Mallarmé) qui s’étaient engagés dans le projet d’une thèse sans jamais aboutir. Parmi les cas passés en revue, le plus remarquable était celui de Charles Péguy, un Péguy que Coustille plaçait haut dans ses admirations tout en sachant que l’écrivain était à demi oublié aujourd’hui.

Le dernier roman de Jean-Philippe Toussaint s’intitule bravement La Clé USB. Occasion de se rappeler que l’auteur nous donna à ses débuts L’Appareil-photo et La Télévision et ce avant que ne surviennent les récits érotisants et délicieux du cycle de Marie Madeleine Marguerite de Montalte. Mais voici qui nous rebranche de façon flagrante sur des objets technologiques.

Il y a dix ans, Jean-Philippe Toussaint, qui nous avait charmé avec La Salle de bains, Monsieur ou La Télévision, courts romans héritant de Beckett et d’un humour tout personnel, passait au cinéma et donnait La Patinoire, son premier long métrage. Production d’une grande drôlerie en même temps que réflexion sur ce qu’est le cinéma à partir d’un tournage entrepris sur une surface glacée.

Dans Extension du domaine de la lutte paru en 1994, Michel Houellebecq assimilait cette extension à l’existence d’un marché sexuel en surplomb du marché économique ordinaire. C’était il y a 25 ans et, pour le romancier, ladite extension était d’abord affaire personnelle en ce que certains êtres manquant de sex-appeal et d’audace dans les stratégies amoureuses se retrouvaient puceaux ou vierges à trente ans. Soit une relation où le facteur économique ne jouait pas de rôle visible dans l’exemple pris par le romancier.

Jean-Pierre Martin est homme de passions et, comme il aime à dire, de « saisons ». Celles-ci se succèdent et se bousculent dans sa biographie, l’une reniant parfois les autres, et on lira à ce propos son audacieux et bel Éloge de l’apostat (2010) donné pour l’accès à une vita nova. Ces saisons-passions, il nous les a contées dans une quinzaine d’ouvrages dont plusieurs autobiographiques.

Alors qu’il vient de se voir décerner la Légion d’honneur (au grade de chevalier) en même temps que l’ont reçue les footballeurs de l’équipe de France, alors que son dernier roman porte un titre d’œuvre symboliste du temps de Huysmans, alors qu’il a pris épouse (chinoise) et qu’il soigne sa mise, alors que son Sérotonine déferle sur la France et bientôt sur le monde en occultant la visibilité de bien d’autres romans, alors que sa drôle de tronche (j’emploie un mot à lui) s’étale sur les couvertures des magazines et sur les écrans de télé, qui est vraiment Michel Houellebecq et où le situer au palmarès de la littérature contemporaine ?

Quand Daniel Defoe publia en 1719 « La Vie et les étranges et surprenantes Aventures de Robinson de York, marin », il se doutait peu que son roman connaîtrait une postérité extraordinaire, qu’il serait lu par d’innombrables enfants sur le conseil de Jean-Jacques Rousseau et, plus que tout, qu’il nous resterait comme l’œuvre d’un grand fondateur du roman occidental, venant certes un siècle après Cervantès et son Don Quichotte mais tout aussi important que celui-ci.