Le monument de pierres verbales de Jean-Luc Outers : Le Dernier Jour

Jean-Luc Outers par Alice Piemme

Parmi les plus beaux poèmes de la langue française, figurent les « Tombeaux » que signa Stéphane Mallarmé : Tombeau de Poe (« Tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change »), Tombeau de Baudelaire (« Le temple enseveli divulgue par la bouche ») ; Tombeau de Verlaine (« Verlaine ? Il est caché parmi l’herbe, Verlaine »). Or, voilà que Jean-Luc Outers, auteur de plusieurs romans dont le remarquable La Place du mort (1995) dédié à son père alors en fin de vie, vient de renouer superbement avec le genre, non pas au travers de sonnets mais au gré de proses d’une écriture plus que sensible. Le titre Le Dernier jour coiffe ainsi six chapitres rendant hommage à des artistes admirés et aimés et que l’auteur fréquenta de près ou de loin. Et cela donne, à chaque fois, un petit monument de pierres verbales prises dans un montage tout d’élégance tranquille.

À chaque fois encore, Outers a voulu saisir le moment d’une sortie de vie qui fut tantôt brutale et imprévue, tantôt programmée et comme mise en scène. C’est donc ce passage au néant, passage où tout bascule, qu’il a voulu cerner en se demandant comment les créateurs retenus par lui ont pris la porte de sortie, comment ces personnes connues de leurs contemporains ont bien dû tout planter là. En chaque occasion, l’auteur bâtit sa stèle de mots et de phrases en puisant à trois registres : l’œuvre telle qu’elle fut carrière et telle qu’elle fut passion (avec une infinie discrétion du narrateur sur les produits de cette œuvre et sur leurs titres) ; la singularité d’un être réfractaire à l’existence commune ; enfin la manière pour chaque auteur de concevoir le sens de sa mort en étroite réplique à une ligne de vie. Et tout cela dans une construction fluide qui dit une relation comme pacifiée avec les deuils évoqués.

On rencontrera ici trois écrivains (Henri Michaux, Dominique Rolin, Hugo Claus), deux artistes de l’image (Michaux encore et Chantal Akerman), un professeur de lettres et de philosophie (Simon Leys), un homme politique (dont le nom est tu). Ce dernier mis à part, tous forment une sorte de cercle enchanté comparable à un cimetière où il ferait bon de se promener et dans lequel Jean-Luc Outers reconnaît les siens.

Acte de piété, le Dernier Jour est pour beaucoup dans son écriture. Ou, pour le dire mieux, dans une distance sentimentale prise avec celui ou celle qui vient de quitter le monde. Et la prose d’Outers se fait accompagnement lyrique et fraternel d’un être hors du commun. Tenant par la main (une main devenue froide), elle guide et glisse dans le lacis d’une existence.

Voici Dominique Rolin et Jim : « Au premier rang de l’assemblée, celui quelle appelait Jim dans ses romans semblait figé dans la contemplation silencieuse du cercueil rivé sur son amour » (p. 39).
Voici Simon Leys et son épouse : «  Maintenant vaille que vaille l’urne à la verticale alors que, poussé par le vent de travers, le bateau gîtait, son « épouse exquise », comme il l’appelait, songeait avec nostalgie à cette année passée à Taïwan où ils avaient appris à s’aimer » (p. 65-66).
Et voici Hugo Claus et son actrice : « D’ailleurs ne se disait-il pas monogame, mais avec des femmes successives ? L’une après l’autre, elles s’étaient fait une raison de ses excès, car elles savaient que pour lui il n’y avait pas d’autre manière d’aimer qu’excessive. L’actrice surtout le pensait, l’actrice que tout le monde reconnaissait dans la rue » (p. 121).

Le Dernier Jour est un livre de grande amitié et de grand style. Il dit différentes façons de finir, de sortir du jeu. Ici, le suicide de la cinéaste ; là, l’Alzheimer de la romancière (qui est déjà façon de finir) ; là l’euthanasie comme à grand spectacle du romancier ; plus loin, la dispersion des cendres du philosophe au sein de la mer ; et puis enfin le décès rapide du poète et peintre dans un hôpital triste qui fut pour lui une ultime façon de dire NON.

Qu’est-ce que mourir ? La question, posée dès l’abord du livre, demeure évidemment. Mais Outers ne la pose pas sur un mode funèbre ou tragique. Il glisse même, parmi ses médaillons, celui d’un responsable politique dont la fin de vie fut burlesque et pathétique, enterrement compris. Oui, parfois, mieux vaut en rire. Et puis mieux vaut encore lire le fort bel ouvrage que nous donne en ce printemps Jean-Luc Outers.

Jean-Luc Outers, Le Dernier Jour. Avant-propos de J.M.G. Le Clézio, Gallimard, « L’Infini », 2017, 152 p., 14 € 50