Tanguy Viel : Entre tragédie classique et tragédie moderne

Tanguy Viel © Patrice Normand / éditions de Minuit

Dans La Fille qu’on appelle, Tanguy Viel assure un croisement inspiré et plein d’allant entre tragédie moderne et tragédie classique. Côté moderne : Laura est, au centre du jeu, elle est « la fille qu’on appelle », c’est-à-dire la call-girl , qui se prostitue au Neptune, un club plus ou moins chic. Elle est par ailleurs la fille de Max Le Corre, qui fut champion de France de boxe et pourrait le redevenir. Côté classique : la distribution des rôles a quelque chose d’un cercle fermé qui tourne entre cinq personnages dont Laura la call-girl déjà citée et qui à 16 ans accepta de figurer nue dans un magazine porno ; dont aussi Max Le Corre qui fut donc champion de France de boxe, et qui, en attendant un nouveau combat, est devenu le chauffeur du maire ; en troisième, Quentin le Bars, le maire de la ville bretonne du bord de Mer où se déroule l’action ; en quatrième, Franck Bellec, patron du Neptune, une salle de jeux et de plaisirs, un Bellec qui s’habille d’un éternel costume blanc et est par ailleurs l’allié sans faille du maire ; enfin Hélène, sœur de Bellec et reine des entraîneuses du Neptune. Toute l’action va se jouer douloureusement mais efficacement entre ces cinq rôles.

Max Le Corre a demandé à son patron de recevoir sa fille pour tenter de lui procurer un logement en ville. Le maire la reçoit cordialement dans son « château ». Mais le lecteur s’aperçoit rapidement que les intentions du puissant personnage sont loin d’être pures. C’est qu’il a la main baladeuse. Il va donc installer la belle et longue jeune femme chez son complice Bellec. Le logement auquel Laura aspire sera tout aussitôt l’une des chambres de cet hôtel de plaisir. Laura n’aura même pas de service à rendre, sauf à se donner au puissant personnage à chaque fois qu’il lui rend visite. Et ce service sera à peu près quotidien. Une visite d’ailleurs vite expédiée avec le seul usage du lit, car il n’est pas d’autre meuble dans la chambre.

Cette visite et le service ainsi obtenu sont totalement cyniques. Dans leurs formes, réduites à si peu, mais dans la situation bien plus encore. Car, et comme y insiste le narrateur, le maire se fait immanquablement conduire au Neptune par Max le Corre, paternel de Laura, — sans que celui-ci comprenne rien à la situation. Et l’on peut donc dire que père et fille sont, au même moment et au même endroit ou presque, à la disposition du premier magistrat urbain. Tout se trafic s’opérant au double insu du père et de la fille, de Max et de Laura. Seuls perçoivent le manège d’un bout à l’autre, frère et sœur qui dirigent le Neptune, Franck et Hélène.

Passablement détruite dans son corps par la surconsommation d’alcool et de tabac, cette Hélène ne supportera pas jusqu’au bout ce moment où Bellec — en costume blanc toujours — vient à chaque fois faire signe à Laura que son amant abuseur est arrivé et qu’il est temps qu’elle aille s’exécuter dans la chambre à elle assignée. Elle est donc bien la pute du maire. Révulsée, excédée, Hélène prend ainsi le parti de Laura ; elle renoue avec Max et l’informe de tout de ce qui se passe dans sa bonne ville de X. Une femme expérimentée aide ainsi  « la fille qu’on appelle » à sortir de l’ignoble exploitation à laquelle celle-ci consent. Alliance et vengeance des femmes en quelque sorte.

Quant à la fin du roman, on laissera le soin au lecteur de la découvrir dans ce qu’elle a de spectaculaire. Rapportons deux de ses trouvailles cependant. La première a trait au pauvre et valeureux Max le Corre. Alors qu’il livre son dernier combat à un certain Costa, ses jambes l’abandonnent  en raison de ce qu’il a appris d’Hélène puis se retrouve à l’hôpital dans un état piteux. C’est de là qu’il apprendra par Ouest-France que Quentin le Bars va faire dans la ville sa joyeuse entrée de ministre des voies maritimes, statut qu’il vient d’endosser. Max s’échappe dès lors de sa chambre d’hôpital, retrouve ses gants de champion de France pour se hisser à la tribune où le public va applaudir dans un instant le nouveau ministre. Pour Max Le Corre, cette tribune est devenue un ring à l’intérieur duquel il assaille en rage le glorieux maire d’un violent et sanglant coup de tête. Voilà Le Bars en sang. Arrêté, Max écopera de 4 ans de prison.

Pour ce qui est de « la fille qu’on appelle », c’est une autre paire de manches. Par une ruse toute rhétorique et bien avant d’avoir été abusée par le Bars dans l’ordre du récit, elle se confie à deux policiers locaux. Lorsqu’elle aura des faits à établir, elle déposera plainte auprès des deux agents de police qui ont donc sa confiance. Ces derniers lui conseilleront de prendre un avocat, lequel remontera à un procureur. L’ultime phrase du texte dira : « La plainte de Laura Le Corre a été classée sans suite. »

Tanguy Viel, La Fille qu’on appelle, Minuit, septembre 2021, 176 p., 16 € — Lire un extrait