Camille Froidevaux-Metterie, Un Corps à soi

Camille Froidevaux-Metterie, Un Corps à soi (détail couverture © éditions du Seuil)

Sous ce beau titre du « corps à soi », l’autrice, philosophe et professeure de science politique à l’université de Reims, nous donne un ouvrage aussi rigoureux que vigoureux sur le destin des femmes d’aujourd’hui. Il est vrai que Camille Froidevaux-Metterie a le courage de s’inscrire résolument dans une lignée phénoménologique prestigieuse, c’est-à-dire de renouer avec la pensée de Simone de Beauvoir et de Maurice Merleau-Ponty. Dans cette optique, l’autrice se tient à distance de tout essentialisme comme de tout différentialisme, jugeant cette distinction désormais inopérante.

Ce qui peut sembler paradoxal dans le point de vue dont Camille Froidevaux-Metterie se réclame est qu’après avoir déploré que la femme au long d’un régime patriarcal étendu sur des siècles et enfermant la compagne de l’homme dans le seul carcan du corps sexuel et procréateur, l’autrice choisisse de défendre et de définir la femme d’aujourd’hui en passant en revue les étapes toutes modernes et démocratique que ce même corps que traverse la femme, allant de la prime enfance à la ménopause. Mais c’est que, d’une perspective à l’autre, s’est produite une rare inversion : la femme patriarcale était celle qui subissait rôles et fonctions quand la femme moderne et « phénoménologique » est celle qui, s’autonomisant, réussit d’étape en étape à s’accomplir dans une ligne qui est celle des conquêtes et revendications féministes — si possible en faisant obstacle aux pressions outrancièrement néolibérales. C’est de la sorte que, dans sa seconde partie, le présent ouvrage sera tout entier voué au corps féminin et aux aléas qu’il rencontre au long d’un trajet en six étapes, en veillant à se réaliser au mieux à chacun des stades ainsi franchi, en s’accomplissant tant bien que mal dans une toujours difficile autonomie.

Sur le parcours des luttes féministes qu’elle retrace rapidement, Camille Froidevaux-Metterie place la déflagration qu’a représenté la publication du Deuxième Sexe juste au lendemain de la Seconde Guerre. Différentes conquêtes allaient suivre pour la femme occidentale comme l’accès au droit de vote ou encore la possibilité d’avorter dans les pays correspondants. Soit et contre l’antique patriarcat une victoire socio-politique doublée d’une victoire socio-sexuelle. À partir de quoi, la femme moderne commence à échapper à « l’être-pour-les-hommes » qui la définissait jusqu’alors. Ainsi Simone de Beauvoir élabore la thèse de la division sexuée du monde « telle qu’elle l’exprime dans les termes d’une partition hiérarchisée entre le domaine féminin de la chair, de la vie, de l’immanence, de l’Autre, et le domaine masculin de la raison, de l’existence, de la transcendance, du pour soi. » (p. 77) Pour Beauvoir encore, il s’agit donc d’en finir avec la servitude domestique et avec l’objectivation sexuelle des femmes, ce qui ne signifie pas nier une condition sexuée première mais bien de la redéfinir sous l’angle d’une liberté toute neuve.

Mais Camille Froidevaux-Metterie prolonge également Beauvoir  par le biais de l’Américaine Iris Marion Young qui, se réclamant, elle aussi du Deuxième Sexe et empruntant à Sartre le concept de sérialité, entend définir un féminisme phénoménologique. Une autre philosophe de référence pour notre autrice sera sans conteste la californienne Judith Butler qui a proposa il y a quelques années une théorie du genre qui connut un important rayonnement. En particulier, ce genre consiste dans le refus de l’opposition binaire fondée sur des données stables de caractère biologique. C’est que le sexe de naissance ne garantit pas tout, étant donné que l’individu est par ailleurs renvoyé à toute une socialisation définissant son profil. « En montrant, écrit notre autrice, que les corps sexués permettent toutes sortes de genres différents, eux-mêmes renvoyant à des sexualités multiples, on révèle l’illusion de l’identité et on libère le sujet de toute obligation de conformité sexuée. » (p. 52).

C’est de là que dérive la pensée queer, une pensée de l’étrangeté qui renvoie encore à Butler et désigne tout un éclatement des identités sous l’effet de la prolifération des différences de genre. Et Camille Froidevaux-Metterie de parler à ce propos d’une « subversion de l’intérieur ». Partant de quoi, c’est le sujet du féminisme qui cesse d’être unitaire et qui, au gré de diverses influences dont notamment celle de la French Theory initiée par différents penseurs opérant aux États-Unis. S’agissant de quoi, on pourra désormais parler d’une « approche intersectionnelle » qui, note Camille Froidevaux-Metterie «  introduit une complexification de l’analyse en nous enjoignant de considérer la situation de domination plurielle qui est, par exemple, celle des femmes racisées, des femmes handicapées, des femmes âgées. » (p. 55) C’est donc toute une batterie de concepts qui se met à la disposition des experts (nombreux) du camp féministe.

Beauvoir ne connaissait pas les concepts précités et, partant, ne les utilisait pas. Mais reste que, dans l’optique où elle se plaçait, elle s’attachait, tout au long de son grand ouvrage, à porter son attention sur l’expérience intimement vécue des femmes et donc à explorer  les formes spécifiques de l’être-au-monde que génère l’incarnation féminine, celle qui commence notamment avec l’impératif de la maternité. De là que la militante qu’elle fut choisisse de commencer logiquement par réclamer le droit à l’avortement.

Dans la seconde partie de son ouvrage, Froidevaux-Metterie choisit de réserver un chapitre à chacun des âges comme des expériences de la femme de type occidental. On remarquera d’emblée que chaque stade connaît ses difficultés et qu’il n’est pas craint ici de les minimiser. Et que c’est là, bien entendu, que l’on retrouve toute l’emprise de la pression patriarcale. Au long de chacune des étapes à franchir, il s’agira d’une appropriation de type différent du corps féminin. Aussi verra-t-on chaque stade culminer dans une difficulté majeure et confinant à quelque forme de malheur ou de mal-être. À noter encore que l’autrice ne se privera pas de mettre en jeu son propre corps ou sa parole à la première personne. Passons donc en vue dans la suite les différentes séquences de toute vie de femme et à chaque fois ci-dessous sur un mode condensé.

Le corps empêtré (le bébé, l’enfant) : On n’étonnera personne en observant que les pères sont plus investis que naguère dans le partage des tâches d’apprentissage avec un effet inverse lorsque la mère travaille au dehors. Mais il est aussi des résistances. Ainsi les jouets restent des marqueurs sexuels importants de la vie de l’enfant ; idem pour ce qui concerne son expressivité affective ou la gestuelle. Pouvant être révélé dès avant la naissance,  le sexe du bébé prend valeur prédictive.

Le corps objectivé : l’adolescente voit son corps se transformer (seins, poils). Surtout elle connaît la honte avec les menstrues qui rythment son temps et provoquent des douleurs en certains cas. Elle se doit donc de dissimuler à tous ou presque ses saignements périodiques. Dorénavant toutefois elle fait pièce à sa honte soit avec des protections intimes venues du commerce, soit en se liguant avec d’autres femmes aux fins de tenir un discours positif au sujet des règles. Les garçons connaissent aussi à l’adolescence une transformation du corps avec d’éventuels écoulements.

Le corps à disposition qui est d’abord celui de la jeune fille vierge avec la perte de l’hymen lors de la première pénétration masculine. Le présent chapitre se consacre surtout aux maladies alimentaires que sont la boulimie et plus encore l’anorexie. De telles « maladies » semblent résulter de drames de l’identité ou encore de la reconnaissance. Peu sont cependant atteints.

Le corps de désir (la jeune femme, l’épouse) : chapitre très fourni qui débute par une sorte d’histoire du viol au long des siècles et se termine par le regret que la révolution de 68 n’ait pas vraiment libéré l’orgasme ; il se poursuit par l’évocation de la simulation féminine en de nombreux coïts, y compris conjugaux ; il évoque enfin l’accès à la jouissance via la découverte de l’orgasme clitoridien, faisant ainsi le bonheur de nombreuses lesbiennes. Reste que les représentations patriarcales continuent à teinter le plaisir ordinaire.

Le corps procréateur (la parturiente, la maman) : pour des nécessités de carrière, on peut choisir d’être enceinte aujourd’hui jusqu’à l’âge de 40 ans en raison d’une réserve intacte d‘ovocytes. On peut également devenir mère célibataire en recourant à la GPA. En quoi grossesses, accouchements et fausses couches sont difficiles psychiquement à vivre. Aussi commence-t-on à revenir à nouveau des accouchements à la maison, la future mère s’occupant d’elle-même tout en étant  assistée. Certaines femmes renoncent aux enfants et certains hommes deviennent pères sans femme.

Le corps sous les regards (jusqu’à la ménopause) : chapitre le plus difficile à concevoir et dès lors le plus long, et ceci pour une double raison : 1° filles et femmes sont en continu sous le regard masculin mais entre elles éprouvent en même temps un plaisir légitime à se vêtir ; 2° elles goûtent également un plaisir à échanger entre elles et notamment à propos de leurs corps. Pour certaines, le fait d’être grosse est en continu une déchéance ; le fait de vieillir le sera tout autant. Mais il est des femmes âgées qui franchissent victorieusement le cap.

Au terme de ces tournants et de ces tourments phénoménologiques empruntés par Camille Froidevaux-Metterie à une conclusion résolue mais sans rien de tragique. Pourtant, ajoute la philosophe, la colère misandre se fait à nouveau entendre. « Elle dit, note la philosophe à propos de cette colère, le scandale d’avancées sociales en faveur des femmes qui n’ont rien changé à leur condition de disponibilité corporelle, le scandale de leur exploitation privée et de leur minorisation publique, le scandale des injonctions objectivantes et des violences sexuelles. Dans ce cadre, revendiquer l’entre-soi féminin, ce n’est pas rejeter les hommes, encore moins leur déclarer la guerre ; mais partager les expériences de la domination ; réfléchir et agir ensemble pour la renverser ; rééquilibrer l’échelle des valeurs communes en faveur des femmes. Or je crois que tout cela n’est pas incompatible avec la responsabilisation et même avec l’enrôlement des hommes dans le projet de transformation féministe du monde.( p. 374) On se rappellera que sur le thème Pierre Bourdieu avait montré la voie, en 1998, avec La Domination masculine.

Camille Froidevaux-Metterie, Un Corps à soi, éditions du Seuil, « La couleur des idées », septembre 2021, 352 p., 23 €