Laurent Demoulin : Nouvelles de Belgique ou Belgique nouvelle

Laurent Demoulin nous donna en 2016 un mémorable et émouvant Robinson que publiait Gallimard. Voici que sous le titre tout simple de Belgiques, l’auteur propose neuf récits de même inspiration qui nous ouvrent, en ces temps de pandémie et de mutations diverses, des perspectives sur l’avenir d’un pays dont la constitution fut toujours précaire. À chaque fois, la proposition y est plaisante, ne touchant au socio-politique que par la bande. On pourra même observer que certaines de ces nouvelles ont un pouvoir de suggestion qui incite le lecteur à en rajouter, juste ce qu’il faut tout au moins. Ainsi de la nouvelle inaugurale intitulée « La fille aux deux noms » qui incite à l’interprétation. Mais notons d’abord que Demoulin sait parler comme personne de la vie au temps de l’enfance. Voyons pour suivre ce que le texte en cause indique peu ou prou. Et de nous rappeler mine de rien, que, pour beaucoup de Belges, leur pays fut longtemps doté d’une double identité nationale : Belgique et Congo. De là, le double nom de la fillette après le décès du premier père.

Autre exemple avec la nouvelle « Latitude 50° 38’ 01” Nord ». Certes, le narrateur s’est épris de sa récente voisine nommée Liv qui déblaye la neige devant sa maison. Mais c’est aussi que désormais Liège, dans la ligne d’une chanson de Brel disant à répétition « Il neige sur Liège », se voit dorénavant doté d’un climat nordique. En revanche, ce que la présente évocation omet de dire est que la partie flamande du pays a été inondée et se trouve sous eau. Et cela, c’est nous qui l’ajoutons…

Troisième exemple, le texte « Noir, jaune, roche ». Cette fois, nous avons le récit de la victoire de Jean Brankart dans la course Liège-Bastogne-Liège, ce qui ne s’était jamais vu avec un Wallon. L’étendard national, qui était « Noir, jaune, rouge » en devient ici « Noir, jaune, roche » parce que Brankart a forcé sa victoire au lieu-dit « La Roche-aux-faucons ». Identification en somme du coureur hesbignon avec l’Ardenne dans sa sauvagerie de pierres et de faucons pèlerins.

C’est le texte ultime que nous retiendrons pour couronner le tout. Son titre : « Questions flamandes ». Il se tisse d’une série de questions posées non « par » mais « à propos » des Flamands. Et cela part de : « Que sait-on au juste des Flamands ? » Et voici qui démultiplie par exemple la question de départ : « Se déplacent-ils en automobile ou à dos d’âne, s’interroge ainsi le narrateur ? Et de poursuivre chaotiquement : «  Se déplacent-ils ? Restent-ils chez eux ? Savent-ils que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ? Les Flamands vivent-ils dans un monde à trois dimensions ? Ou à deux dimensions ? Vivent-ils tous dans un tableau de Breughel l’ancien ? Ou cachés dans la barbe d’un dieu avare ? Croient-ils en Dieu ? Ou bien sont-ils athées comme vous et moi ? » (p.141)

Ironie ? Dérision ? Rien n’est sûr. Mais on croirait plutôt comprendre que la relation aux voisins demeure opaque pour les francophones leurs voisins. Et la quatrième de couverture du volume de préciser à propos d’un Demoulin en pleine et amusante verve, qu’il ne croit pas que la littérature belge existe mais qu’il en fait indéniablement partie.

Laurent Demoulin, Belgiques, Hévillers (Belgique), Ker Éditions, octobre 2021, 146 p., 12 €