D’un roman à l’autre, le lecteur peut avoir l’impression que Christine Angot n’en finit pas de nous raconter l’inceste dont elle fut victime des « œuvres » de son père, revenant ainsi à chaque fois au tourment qu’elle subit à l’âge de 13 ans. Or, ce n’est pas exactement le cas, même si toute autofiction se prête aisément aux redites. En fait, du roman de 1999 à celui d’aujourd’hui intitulé Le Voyage dans l’Est, il est bien plus qu’une différence de titre et bien plus qu’un déménagement de Christine et de sa mère d’une ville (Châteauroux) à l’autre (Reims). C’est que la reconstitution à laquelle procède ici la romancière se veut dans cette nouvelle version à la fois honnête et exigeante. Et, par rapport à l’œuvre de 99, nous changeons largement de registre, voulant que le nouveau récit dise le vrai par-delà les emportements et les contradictions de jadis.

L’auteur qu’est ici Arthur Lochmann peut aisément se définir en paradoxe vivant : très tôt, il a pratiqué les ascensions en montagne mais dans le même mouvement il s’est avisé de ce qu’il était sujet au vertige. Et c’est cette contradiction qu’il entend analyser dans le présent ouvrage qu’il situe sur deux plans, à savoir la narration d’une escalade dans les sommets jumelée à une réflexion toute philosophique depuis des penseurs qui prirent en charge la question du vertige, une question toute physique mais accédant facilement à la pensée théorique. Encore heureux que, de son travail, l’auteur n’ait pas songé à nous donner une version « menuisière », puisque cet alpiniste émérite s’est également initié durant son existence au travail du charpentier. Ainsi, dans les trois cas, Arthur Lochmann a choisi de “vivre en hauteur”, selon une similitude générale qui ne manque pas d’humour.

Comme il serait tentant de procéder comme Willem le fait depuis plus de quarante ans avec ses chroniques – Revue de presse, Images, Autre chose, etc. – pour Charlie Hebdo ou Libération : avoir à sa disposition un espace, pas nécessairement de grande dimension, où recenser quelques nouveautés, choisissant pour chaque ouvrage une image (et même le plus souvent un fragment d’image), à laquelle se contenter d’ajouter quelques mots – à peine une phrase – pour donner le ton. Et ce peu, ce très peu parfois, suffit pour que les lecteurs se disent que, si Willem en parle, c’est que l’ouvrage en vaut la peine.

1.Il y a ce qui n’est pas un paradoxe : l’art de se montrer “classe” à partir de choses, de personnages, de situations qui ne le sont pas. Juste revanche sur ce qui ne cesse de proliférer un peu partout et nous pourrit l’existence : ces choses qui prétendent être porteuses d’une certaine distinction et qui, en réalité, sont d’une vulgarité sans nom. Retournement bienvenu ! Peut-être qu’au fond, seuls les “déclassés” ont encore la classe en ce monde où les fausses élégances ne manquent pas d’arbitres emperruqués pour en faire l’éloge.

La fin du XIXe siècle et le début du XXe ont vu émerger une discipline inédite que quelques découvreurs éminents dotèrent d’une théorie bouleversante. La psychanalyse était née : elle connut alors une concentration forte de ses représentants les plus remarquables dans les capitales d’Europe centrale, Vienne prenant la tête autour de Sigmund Freud. Bien des noms devraient être cités ici même. Si l’une de ces figures demeura alors en retrait, ce fut par une sorte d’injustice. Nous parlons ici du Hongrois Sándor Ferenczi.

Essayiste (ouvrages sur Raoul Ruiz co-écrit avec Guy Scarpetta, sur Hitchcock, sur la bande dessinée…), scénariste de la série mythique Les Cités obscures avec son complice, le dessinateur François Schuiten, auteur de romans, de récits (Omnibus, La Bibliothèque de Villers, Villes enfuies…), de récits photographiques avec Marie-Françoise Plissart, biographe de Jacques Derrida, Hergé et Paul Valéry, Benoît Peeters vient de consacrer un essai marquant à Sándor Ferenczi. L’enfant terrible de la psychanalyse paru chez Flammarion. Entretien.

« Il y a qui on est. Là dans l’univers », écrivait Charly Delwart dans L’Homme de profil même de face (2010). Mais comment définir ce « qui on est », la somme de « il y a » qui constitue cet être au monde ? Peut-on se dire et dire l’univers, la place d’un « je » dans cet univers, depuis des données brutes et des statistiques ?

Celles et ceux qui sont nés dans les années 1950 forment une génération de précoces. Il est vrai que l’air du temps, dans l’immédiat après-mai-68 (et jusque vers la fin des années 1970), incitait nos aînés à ouvrir des espaces de création – publics ou privés – à des auteurs & artistes en herbe, encore mineurs, les plus hardis d’entre eux ne se privant pas de saisir ces occasions rêvées.

Il y a peu, Charles Coustille nous donnait sous le titre d’Antithèses (Gallimard) les résultats de l’enquête pour le moins originale qu’il avait conduite parmi les grands auteurs français. Il y croisait les mondes littéraire et universitaire, en prenant l’exemple de quatre auteurs majeurs du XXe siècle (j’omets ici Mallarmé) qui s’étaient engagés dans le projet d’une thèse sans jamais aboutir. Parmi les cas passés en revue, le plus remarquable était celui de Charles Péguy, un Péguy que Coustille plaçait haut dans ses admirations tout en sachant que l’écrivain était à demi oublié aujourd’hui.

La saison des essais n’a pas encore débuté que Charles Coustille et Léo Lepage viennent déjà, avec Parking Péguy, de signer en cette rentrée littéraire l’un des plus remarquables et plus neufs essais critiques de ces dernières années. Parking Péguy interroge ainsi l’œuvre de Charles Péguy, son legs et sa postérité, à la manière d’une exploration, notamment photographique, de la France par les lieux qui portent le nom de Péguy.

Sept ans après la parution de La Vie sexuelle de Catherine M. au Seuil, Catherine Millet publiait une nouvelle œuvre moraliste et libertaire. Un recueil d’axiomes, de notations, de vérités labiles et paradoxales, en mouvement, soumises au jeu de ses sensations et de ses sentiments : Jour de souffrance, un roman fabuleux, au sens étymologique du terme.

Flammarion publie, dans sa collection « Climats », le Manifeste des espèces compagnes de Donna Haraway, des espèces englobant « chiens, humains et autres partenaires », comme le souligne le sous-titre, soit riz, tulipes, abeilles, flore intestinale, etc. Ce livre, « scandaleusement révolutionnaire » selon sa préfacière Vinciane Despret, n’a pas pris une ride depuis sa publication originale en 2003.

Dans Extension du domaine de la lutte paru en 1994, Michel Houellebecq assimilait cette extension à l’existence d’un marché sexuel en surplomb du marché économique ordinaire. C’était il y a 25 ans et, pour le romancier, ladite extension était d’abord affaire personnelle en ce que certains êtres manquant de sex-appeal et d’audace dans les stratégies amoureuses se retrouvaient puceaux ou vierges à trente ans. Soit une relation où le facteur économique ne jouait pas de rôle visible dans l’exemple pris par le romancier.

Peut-on réfléchir à « l’avancée de l’Afrique », en précisant chaque fois de quel pays on parle, sans la lier étroitement à l’avancée de la France ? Fatou Diome pose, en écrivaine et en militante, les mêmes questions que celles qu’avance Achille Mbembe, dans son récent essai, Politiques de l’inimitié : « Au vu de tout ce qui se passe, l’Autre peut-il encore être tenu pour mon semblable ? Rendus aux extrémités, comme c’est le cas pour nous ici et maintenant, à quoi, précisément, tiennent mon humanité et celle d’autrui ? La charge de l’Autre étant devenue si écrasante, ne vaudrait-il pas mieux que ma vie ne soit plus liée à sa présence, tout autant que la sienne à la mienne ? […] Si, en définitive, l’humanité n’existe que pour autant qu’elle est au monde et est du monde, comment fonder une relation avec les autres basée sur la reconnaissance réciproque de nos communes vulnérabilité et finitude ? »