25 mai. Le palmarès de Cannes vient de tomber et, n’étant pas adepte de la critique d’opinion, je n’ai rien à en dire, sinon que quelques films pas encore sortis attisent le désir, non de s’en faire une idée, mais de s’immerger dans ce qu’ils charrient potentiellement de jamais vu ou entendu. Il faudra donc s’armer de patience avant de déposer quoi que ce soit à leur sujet.
Claude Ollier, envoyé des Cahiers du cinéma à Cannes en 1965 : « 15 mai. On se retrouve “tous” à Cannes. Le soir, la profusion d’images de toute sorte est telle qu’un contact avec le sable et l’eau, si bref soit-il, est le bienvenu. Mais il n’y a pas beaucoup de sable, la plage est déserte, et la rumeur des festivités s’entend aussi au bord de l’eau. Il n’y a plus qu’à se laisser porter par le flux des pellicules. / / 19 mai. Après huit jours de projection intensive, je suis incapable de distinguer un chef-d’œuvre d’un navet. Je rédige le soir mes notes pour les Cahiers. Le plus intéressant : les entretiens, avec Skolimowski notamment, tout frais émoulu de l’Est, dont Walkover a fait sensation » – Fables sous rêve, Flammarion, collection « Textes ».
Cinquante-neuf ans plus tard, suivant paresseusement la cérémonie de clôture à la télévision, je suis frappé par la grande classe de Miguel Gomes faisant monter sur scène son équipe ; et surtout par celle de Francis Ford Coppola qui, avant de remettre une palme d’or à son ami George Lucas, a salué le jury – qui ne lui aura pas même attribué un prix de consolation improbable, du genre « Palme du revenant » – sans manifester de rancune, ni dévoiler le moindre indice de frustration. Puis, après avoir coupé la TNT, j’insère un DVD dans le lecteur. So May we Start ?
1.
Les éditions Capricci ont eu l’excellente idée de réunir dans un sobre et élégant emboîtage Walk Up (2022) et De nos jours (2023), deux films de Hong Sangsoo fort appréciés en salle et aussitôt évoqués ici-même. Grand plaisir de continuer à se frotter à ce qu’ils proposent ; et ainsi de n’en avoir jamais fini avec eux, alors que la propagation Hong Sangsoo se poursuit de plus belle : In Water (2022, tourné après Walk Up), son film « flou », parfois perturbant mais qui a le don de nous entraîner jusqu’à un dernier plan assez sublime, sort au cinéma de 26 juin prochain ; en attendant A Traveler’s Needs (2024, avec Isabelle Huppert, Kwon Haehyo et Lee Hyeyoung) qui a obtenu le Grand Prix du jury à Berlin.
Plus je revois les films de Hong Sangsoo – et je ne m’en prive pas –, moins j’ai envie d’ajouter des mots aux siens qui n’en ont nul besoin. Je préfèrerais superposer des images aux images, mais comment faire ? Dans une Leçon de cinéma qui eut lieu en février 2023 à la Cinémathèque française (offerte en bonus au DVD de De nos jours), le cinéaste coréen apporte de brèves réponses, toujours modestes et souvent drôles, aux questions parfois un peu lourdes du public, sans pour autant affirmer quoi que ce soit de définitif. Dans un entretien autour de Walk Up, il révèle qu’il « pense que les gens devraient être religieux. Nous avons besoin de croire, pas dans des religions établies, mais en quelque chose d’absolu, qui nous aide à vivre », avant d’ajouter : « Pourquoi ? Je ne sais pas. » Et (dans le même entretien) à cette question (trop) attendue : « L’une des femmes dit au réalisateur qu’elle aime regarder ses films en buvant. Recommandez-vous de faire de même devant les vôtres ? », il réplique malicieusement : « Des personnes m’ont dit qu’elles aimaient regarder mes films à la maison en buvant. C’est un souvenir qui m’est sûrement revenu lorsque j’ai écrit le film. Non je ne recommanderais pas… mais c’est à vous de voir ! »

Il est de bon ton, au sujet d’un cinéaste aussi prolifique, de marquer ses préférences pour tel ou tel de ses films ; pour ma part, je n’y arrive pas, prenant le tout comme une série de variations ouvertes, de film à film, de lecture à lecture où l’on s’exerce à retrouver chaque fois quelque chose d’informulable en quelques mots bien sentis ; car même si tout peut paraître d’une grande évidence, le langage peine à transcrire ce que le corps a immédiatement saisi. C’est quelque chose de propre aux minimalistes : ceux qui sculptent le silence, cadrant avec rigueur, portant une grande attention au montage, et évitant les effets. Quelque chose de pictural, et aussi de musical, même si toutes les musiques de Hong Sangsoo sont faites de presque rien : d’accords classés, comme pincés ou égrenés sur un instrument/jouet d’enfant – la prise de son accentuant les consonances « ébréchées » –, ce qui apporte un grain particulier à ces musiques qui laissent l’image – et les dialogues prononcés par des comédien(ne)s d’une justesse jamais prise en défaut – respirer. S’introduisant en catimini dans leur monde en toute (in)tranquillité, on entre en empathie avec les personnages, partageant ce qu’ils ressentent, calquant nos émotions sur ce qui se dégage de leur vie quotidienne, aux gestes fortement ritualisés, comme sans y penser : essayer une chaussure, aromatiser un plat, caresser un chat, monter un escalier, etc. Ce qui nous semble d’une beauté énigmatique peut être aussi d’une trivialité des plus communes (et inversement) ; et dans tous les cas, vecteur d’échanges. C’est pourquoi on se sent si bien dans ces appartements, ces terrasses, ces restaurants, ces rues où l’on va fumer – où l’on s’étreint.

D’un film, l’autre, en couleurs ou en noir et blanc, ce qui revient : les personnages de créateurs (réalisateur, romancière, artiste, comédienne, poète) très « connus », ce qui revient à dire qu’ils sont tout autant « inconnus » ; l’idée de transmission à la jeunesse à qui il arrive de se frotter au deuil, ou à l’idée de privation ; l’éros mélancolique (d’où l’alcool, vecteur et remède) d’autant plus présent que fortement retenu ; etc. De nos jours, c’est le jour de Nous – du nom du chat de Jungsoo. Walk Up, c’est la montée dans l’espace et le temps, simultanément : où tout compte, sans que l’on ait besoin de compter ; où les amours se font et se défont ; où l’« artiste » tente de préserver sa force de création par vent contraire. Et si la boucle est à chaque fois bouclée, cela ne se fait pas sans que ne se dessinent des failles : des ouvertures, une fois encore – l’écrit devant laisser agir du non-écrit pour qu’un dialogue devienne possible ; et ce d’autant plus s’il est composé avec précision. Arrêtons-là avant de trop nous répéter, même s’il faut insister : Hong Sangsoo est un des cinéastes d’aujourd’hui dont il ne faut rien manquer – et tout revoir.
2.
Il arrive qu’après déjeuner, je m’allonge sur le canapé avec un livre dont je désire prendre connaissance ; et inévitablement, autour de la troisième page, je ferme les yeux. J’ignore si, au cours de ces petits décrochages, ce que je viens de lire travaille dans la tête. Mais il arrive que, rompant brusquement cette somnolence, je me lève pour griffonner à la hâte quelque note qui s’avèrera un peu plus tard inutilisable. Je me demande par quel miracle ces chroniques arrivent à leur terme. Mais, comme l’a écrit un illustre Irlandais : il faut continuer. Et, une fois la nuit tombée, profiter de la difficulté à s’endormir pour relancer l’affaire.
Lamenta des murs de Patrick Beurard-Valdoye est le huitième volume du Cycle des exils (près de 3000 pages en près de quarante ans de publication, principalement chez Al Dante et « Poésie / Flammarion » pour les trois derniers). Chaque opus de ce Cycle est intimidant par sa taille et son ambition, en tout cas difficile à commenter, bien que l’écriture soit entraînante au point d’encourager l’insomnie. Hier soir encore, je me suis pris à lutter contre le sommeil, m’aventurant assez loin dans ces 350 pages de format 16 x 20 cm. Mais j’ai quand même fini par sombrer, juste avant la fin d’une séquence, non sans avoir glissé un marque-page à l’endroit précis où reprendre ma lecture : « visage en cendre dans la bise / il conduit son propre cercueil cloué / bien décidé à ne pas se laisser aller / interpellant soudain le monde rangé / : Vous taisez toujours la réalité / des envoutements personne / ne veut se souvenir comme / la canne frappée à terre dégageait / des flammes Patrick Beurard-Valdoye / vos arts poétiques ont d’étranges recours / les livres sont des tombes des / tombes à soulever / et vous m’aurez cambriolé quatre mots »
Commençons par le commencement, qui n’est pas l’incipit, mais ce qui est écrit, de la main de l’auteur, en 4e de couverture : « Nous allons de maison en maison. À l’abri, nous ne connaissons pas le repos. Il reste à trouver une maison pour les vivants qui ont abandonné la leur. Et même, une maison pour les morts. / / Une barge traverse la tempête, véhiculant des liens mystérieux entre les faits, la houle et les mots. Traverser c’est traduire. Écrire, c’est traduire un livre au secret. Quand les mots n’ont plus de maison, qu’est-ce qui en découle ? / / Il y a une étrange analogie entre les migrandts qui, depuis les dunes de Flandre, empruntent toutes sortes d’embarcations, et les soldats qui, en juin 1940, tentent aussi l’impossible vers l’Angleterre. Chaque exilé sur ces bateaux est mon père jeune, traumatisé par cet exode létal. Il épouse une Démaison. » Je crains qu’il faille tout citer – mais qui s’en plaindra ? Et insister sur l’importance de cette traversée vers là où Antonin Artaud a rendu en 1937 la « canne de Saint Patrick » aux Irlandais, et où, longtemps après, Patrick Beurard-Valdoye s’est mis à la recherche, entre autres, de la demeure où l’auteur des Nouvelles Révélations de l’Être a vécu : « Sur une île d’Aran, la maison d’Artaud enfin trouvée est à l’abandon. Une momie de chat gît au pied du poêle à briquettes de tourbe. De deux briquettes et de beurre, Joseph Beuys prépare son sandwich Énergie irlandaise. Ayant appris l’anglais dans Finnegans Wake, il élabore un Secret Block in Ireland. Et son université hors les murs. Il est au premier rang quand Ivan Illich confère avec allégresse sur le contre-productif ; sur de nouvelles manières de transmettre et de soigner. Ils aiment la bicyclette autant que l’exilé James Joyce. Les mots n’ont plus de valeur faciale. Sur Aran enfin, Illich marche sur les pas d’Artaud. » Le Livre 2 de Lamenta des murs a pour titre Artaud, Joyce, Beuys & Illich dans le cerveau d’une Europe beurrée. Les cinq hommes (j’ajoute aux quatre aujourd’hui disparus le poète et narrateur qui « boucle son cycle avec ce huitième volume ») dialoguent avec de fameux fantômes, proches et lointains. Ce qui me touche de près, ce sont les hommages discrets à Jean-Pierre Faye, ainsi qu’une allusion amusée à un titre de Claude Ollier (L’échec de Nolan). « Partout, des murs – et même des murs d’eau – qui ont des oreilles. Derrière, les mots entravés sont comme des plans d’évasion que traduit mal le dehors sur ses gardes. Comment emprisonner la violence en chaque mot ? Un cours d’eau pourrait fluidifier les blocs de forme. Car c’est surtout depuis le lit des rivières que la terre promise parle en nous » (fin du texte de 4e de couverture qui tient sur une seule page tout en disant beaucoup).
Et maintenant quelques vers –
« derrière le pas de porte c’est un livre
en train d’être effeuillé
sur sa paume ouverte le plan
de la maison est dessiné »
– afin de rappeler qu’il s’agit de poésie, même si cela ne donne pas vraiment idée de la complexité de ce travail impressionnant côté forme, en conscience de ce que Faye avait nommé dans l’immédiat après-68 Le Change (où poésie, pensée et politique se frottent les unes aux autres). Certaines séquences étant d’une grande beauté – celle d’ouverture par exemple, Lucienne épopée : « J’AI NAGÉ en juin mes / fringues trainant sur la plage / mon père bizarrement est entré / dans l’eau tout habillé / d’une lenteur annexant l’étendue […] » – je me désole (je ne vais quand même pas écrire : « me lamente ») de ne pouvoir frayer plus avant dans le cadre de cette petite promenade où l’on a à peine le temps de remplir ses poches de quelques cailloux, fossiles et morceaux de murs ramassés à terre, dont ce dernier (qui marque une espace avant chaque virgule) : « MES TROIS énergies celtes , l’implosive de la spirale et l’énergie dynamique de la cellule divisée , celles-là de Beuys , connaissances acquises en mangeant le saumon de l’autre / monde pêché par le poète Finegas , enseignant la peinture / à un Beuys assoupi d’avoir croisé le regard du saumon »
Alors que la lecture de Lamenta des murs n’est pas achevée (mais comment pourrait-elle l’être ?), Let d’Olivier Brossard, publié chez P.O.L, tombe dans la surface d’échanges – qui se font sans filet – du Terrain vague, au moment où nous sommes envahis de retransmissions de Roland Garros. Je ne regarde plus le tennis à la télévision comme autrefois, quand Godard, Daney et Ollier nous y encourageaient, mais je me souviens de la signification de « let ! » : se dit quand la balle touche le filet lors du service et retombe dans le bon carré de service. Le serveur doit alors servir une deuxième fois. Dans ce volume d’un peu moins de cent pages, celle « Du même auteur » (la quatrième en principe) est vierge de toute inscription. Le nom d’Olivier Brossard, membre du collectif « double change », est pour moi associé à son travail de traducteur, en collaboration parfois, et d’éditeur (chez joca seria à Nantes) de poètes américains contemporains, tels John Ashbery, Frank O’Hara et Ron Padgett. Malgré son titre – « Nom, Let est obstacle. Verbe, il devient proposition et invitation. Épelé, le mot attend la suite de ses trois signes : une entame » –, rien ne vient faire obstacle à un bref écho, en deux temps, à ce volume en trois parties : la première, Exzoniere, se déployant sur 33 pages ; la deuxième, Une question de traduction, sur une seule ; et la troisième, USOPEN, sur 38 pages, dont 7 de copies d’écran d’une partie de Pong, un « antique » jeu vidéo, commercialisé dès 1972 par Atari.
Premier temps – commençons par la fin : la troisième partie « d’après Le serment du Jeu de Paume de John Ashbery » dont Olivier Brossard a publié une belle traduction en 2015 chez José Corti. On remarque (38-7=) 31 quatrains (un par page) tous composés selon la même contrainte. Prenons le premier : « le visage gagne la / belle noirceur d’un trou les lettres / aisément visibles un instant justifiées lilas / involontaires tu arrives facilement incomparable réel je m’inquiète j’ ». Si on ne compte que les lettres, on obtient cette suite de nombres – 15 / 30 / 40 / 60 – qui pourra rappeler quelque chose aux amateurs de tennis. Mais cette petite contrainte formelle n’est pas l’essentiel, qui est la remise en jeu du livre d’Ashbery, entremêlant la version originale et sa traduction par l’auteur. « Un jour d’été 1960, écrit le poète américain, j’étais dans le bus qui passe devant le Jardin du Luxembourg […]. Des gens vêtus tout de blanc y jouaient au tennis, ce qui m’évoqua le serment du Jeu de Paume, ce rassemblement à Versailles qui déclencha la révolution. » Bien qu’ayant les deux livres à proximité, je ne me risquerai pas à faire une enquête sur « quels mots d’Ashbery ont été repris dans USOPEN ? » ; car il ne s’agit pas d’un collage de citations, mais d’une entreprise de construction où l’auteur cherche à se surprendre, et ainsi nous surprendre : « une construction / cette crasse littéralement écluse / le champ remonté le message liquidé mon ange dru / le dictionnaire se relâche, la cime des arbres, le souffle l’eau à la bouche ». Ou encore, revenant un peu en arrière : « à toi vieil enfant / du siècle ne rien demander de plus qu’ / une seule balle, reconnaître la position, à qui de / finir le ciel feuilles abolies d’herbes colorées une cuite un rien large ». Comment devenir soi en utilisant les mots d’un autre, même pris dans une « traduction maison » ?
Deuxième temps – revenons au début : Exzoniere est un long poème dérivé des Canzoniere de Pétrarque. On y trouve aussi nombre de citations de poètes comme Emmanuel Hocquard ou Claude Royet-Journoud, ou de Leçon de Roland Barthes, ou encore d’une chanson de David Bowie (et d’une quinzaine d’autres auteurs, dont Frank O’Hara et André Malraux). Tentative d’extraction :
« amour (expérience sans doute tardive)
que je me dissolve deux choses opposées,
lacs si divers & tendus s’en tirer plus
léger, neiges tièdes et noires peuplées de poissons
plus avare sous un aspect de janvier
qu’aucun les prenne jusqu’à la dernière
qui de la mort fait souvenir le monde
dans la main l’autre cœur à tous vents
est prié de ne pas haïr sa demeure
la cime sa lime sa part du feu »
L’ayant lu deux fois en continuité, il me semble que, de manière plutôt « classique », le sens ne commence à apparaître que quand le lecteur, la lectrice, participe pleinement à ce jeu d’échanges non clos sur lui-même. Plaisir du surgissement, sitôt effacé, même si en partie mémorisé. On y reviendra, dans quelques minutes (non chronométrées) ou dans quelques années, peu importe : « ne m’ouvre ni me ferme / revêts à nouveau les nerfs / du vin, des lits et des viandes / à découvert, voilé, raide / entre ses cils un rayon / tout entier de soufre / de loin ne me retrace / ce nœud, des sapins / et des hêtres, cela / seul »
Avec Sur la terre, son quatrième ouvrage chez P.O.L (on a ici-même chroniqué le précédent, Populations, qui nous avait beaucoup plu, et même arraché quelques sourires), Anne-James Chaton rend compte du désastre écologique en cours sans se faire piéger par les clichés propres à cet exercice. Il n’écrit pas en militant – ne se laisse pas envahir par l’émotion, ou déborder par la colère : il convoque la forme poésie, pratiquant une forme de lecture « écrivante » des 37 livres composant l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien (via l’édition de la Pléiade, traduction de Stéphane Schmitt), et dédie son « épopée » en vers libres « À mon cher enfant, prends soin de la terre mieux que je n’ai su le faire. »
Car il s’agit bien d’une forme d’hommage à « la terre, juste sous nos pieds, qui nous soutient, et nous supporte, avec quel patience ! », de la part d’un écrivain qui prend soin de ses lecteurs de manière aussi singulière que touchante, que j’ai traversée d’un trait, écoutant intérieurement une voix reprenant son souffle quand il le faut, en bon rythmicien – et mélodiste, aussi (l’idée de promeneur pouvant faire sonner la Fantaisie du voyageur de Schubert ; et celle de conversation entre convives, le Socrate de Satie). Sur la terre est composé d’un bref prologue et de deux parties (ou plutôt deux temps) : 1. La promenade (56 pages). 2. Le dîner (80 pages), suivies d’un bref postlude (ou coda du dîner). Tant qu’à devoir résumer en quelques mots ce qui nous est conté, allons au plus simple en reprenant une fois de plus les mots de l’auteur placés en 4e de couverture : « Un homme est invité à dîner. Il décide de s’y rendre à pied. De peur de s’égarer, il emporte avec lui l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien. / Il escalade d’abruptes montagnes, traverses des forêts épaisses, parcourt des plaines fertiles. Il s’émerveille des beautés de la nature et de la variété des vivants. / Arrivé à destination, il prend place à table. Il y a là un jardinier, une sexologue, un architecte, une philosophe, un psychothérapeute et tant d’autres convives. La discussion s’engage. »
N’ayant jamais lu cette Histoire naturelle, je fais remonter quelques souvenirs de Lucrèce ou de Robert Burton, et aussi nombre d’images : peintures anciennes plutôt que photographies du présent, par un travail de montage et de mixage (dernière survivance de la radio de création aujourd’hui éjectée des grilles de programmes et devant se réfugier au Terrain vague). « À l’abri d’un buisson ardent, épineux et persistant / je surpris un manège surprenant / des bêtes bondissaient de manière inconvenante / en décrivant des sortes de cercles. » / […] / « Quand l’eau vient à manquer / il s’engendre des animaux aux formes variées / car tous attroupés au bord de la seule rivière / ils s’adonnent à des transports contre nature / comme un chien avec un tigre / un mulet et une jument / une lionne et une hyène. » L’humain n’est jamais loin, chasseur « jamais à court d’idées », « ne [reculant] devant rien », sans être pour autant le « seul prédateur / comme l’atteste l’animosité des animaux entre eux ». Tout y passe, des rois de la création aux pire nuisibles, par observation, méditation, dissection, rapport – du plus ordinaire brin d’herbe aux forêts démesurées, l’éclairage ne cessant de changer –, sans remettre en question l’heure du dîner (cette longue traversée ne devant durer qu’une journée, Anne-James Chaton opère un formidable travail de « compactage » qui sidère par ce qu’il dégage de légèreté – l’« écriture du désastre » ne se montrant jamais oppressante) où il sera servi de tout (l’auteur a le goût des listes). Peu à peu, des tensions entre les convives se font sentir, les comédiens enfilant parfois l’habit de tragédien pour disserter, de manière plus ou moins alcoolisée, sur des questions de vie et de mort – jusqu’au sommeil final, traversé de cauchemars. Mais, comme le rêve réveille « juste au moment où il pourrait lâcher la vérité, de sorte qu’on ne se réveille que pour continuer à rêver – à rêver dans le réel, ou pour être plus exact, dans la réalité (Jacques Lacan) », le personnage conclut ainsi son épopée : « Je me réveillai en sursaut. / L’endroit était calme et sans bruit. / Je me rendormis. » Nous refermons alors Sur la terre. Et le rouvrons un peu plus tard pour en reprendre quelques vers – comme un viatique :
« J’entrai dans cet univers respecté par le temps
contemporain de l’origine du monde
par cette condition lieu presque immortel
bien commun aux hommes et aux bêtes
peuplé d’arbres de toutes les essences
croissant spontanément sur la terre
et dont l’âge de quelques-uns se perd dans l’infini. »
3.
Maintenant quelques notes au sujet de quatre ouvrages publiés par les Éditions de Philharmonie de Paris – dont un en coédition avec les Éditions MF, ce qui est gage de qualité, notamment graphique.
Commençons par le premier « hors-série » de cette collection « Supersoniques » que nous n’avons cessé de défendre depuis le tout premier opus, Moondog de Guy Darol. Le Son du camion en est le titre, Un parcours subjectif dans le rock, le sous-titre, et Nathalie Quintane, l’autrice.
Disons-le de la manière la plus directe : le texte est superbe, car il ne fait pas que répondre à une commande, il ouvre des perspectives dont un projet collectif (associant plusieurs générations) devrait s’emparer, non comme modèle, mais en tant que déclic. Nathalie Quintane dit avoir trois ans en 1967 – j’en avais alors onze, soit une différence d’âge non négligeable, mais qui n’empêche pas que la « playlist » qui clôt son récit ne me soit familière. Au fond, au-delà de l’égrenage des noms (et dieu sait s’il y en a), ce qui importe, c’est le ton – et le sens de la condensation. L’auditrice ferraille avec ce qui demeure au présent de cette matière qui l’incite à conter son parcours subjectif, de manière vivante ; elle ausculte et marque les changements – encore une fois le « Change » que l’apparition soudaine, et pour moi émouvante, de Danielle Collobert en fin de récit confirme –, les ruptures, non entre les genres musicaux évoqués, mais dans la langue, et jamais par mimétisme (on se trouve à mille lieues d’une quelconque « poésie en prose rock »). Sortant d’une lecture aussi jouissive qu’épuisante des 600 pages et plus de Please Kill Me, l’histoire non censurée du punk racontée par ses acteurs, de Legs McNeil & Gillian McCain chez Allia, ce « parcours erratique dans des souvenirs de souvenirs de concert rock, punk » ne pouvait mieux tomber. « Pas de messe dans les grottes (le degré zéro de la cérémonie). La salle de concert, ce trou, est la grotte, dans le meilleur des cas, c’est-à-dire celui où le son est bouillie, où tout ce qu’on entend est ce qu’on voit mal, ces gars qui sautent au loin dans un autre pays en même temps qu’avec nous, ces silhouettes immobiles qui d’un coup se penchent pour un geste bizarre commun (boire de l’eau à la bouteille). » Rien à ajouter. Sinon peut-être cette phrase de John Cage : « Qui est le plus musical, un camion qui passe devant une usine ou un camion qui passe devant une école de musique ? »
Numéro 10 de la collection « Supersoniques » : Mozart, la voie du loup, dont le texte est signé Eugène Green, dramaturge, cinéaste, écrivain. « En écoutant récemment, dans le même enregistrement de Karl Böhm que j’avais découvert à seize ans, La Flûte enchantée, j’ai eu l’idée d’une petite fiction dramatique, où se trouverait quelque chose du mystère de Mozart. / J’ai imaginé le compositeur à sa dernière heure, […] en train de se figurer, scène par scène, la représentation de Die Zauberflöte en cours au Theater auf der Wieden, et qui, dans l’instant où il se trouve entre la vie et la mort, rencontre le fils de Tamino et Pamina, Taminet, adolescent fugueur lui renvoyant l’image en miroir de lui-même. » Excellente idée – je n’en révèlerai pas davantage, en conscience qu’il faut ménager des surprises aux futurs lecteurs, sinon que la « Voie du loup », c’est « le lieu sans temps, / Ou votre fin devient commencement. »
Mozart (selon Eugène Green) : « – La Voie du loup se fait en solitaire, / Mais sans heure ni lieu par où ils passent, / Des fils tirent nos pieds vers un moment / Sans murs, qui creuse un seul et même espace. » Rappelons que ces volumes de contes sont composés à quatre mains (texte / image), mais on se lancera une autre fois dans une dissection de ce qui fonctionne (ou non) dans ces rencontres hypothétiques aux fruits inégaux, même si ça donne toujours d’assez jolis livres associant recherche formelle et ouverture au grand public – comme autant de bouteilles à la mer.
Le troisième titre de cette section – L’écoute, de l’Antiquité au XIXe siècle. Une anthologie, sous la direction de Martin Kaltenecker (en coédition Philharmonie de Paris / MF) – ne devrait pas se trouver au programme de cette petite constellation ; car, comme il fait plus de 1300 pages, j’avoue n’avoir eu que le temps de le survoler, y trouvant rapidement quelques pépites susceptibles d’alimenter nombre d’échanges à venir (et pas forcément ici). Il me paraît cependant nécessaire de faire passer sans attendre l’information de la mise à disponibilité en librairie de ce travail hors-norme où on peut lire sur le dos du volume : « L’écoute, de l’Antiquité au XIXe siècle met en intrigue et en images des réflexions et témoignages sur l’ouïe et la perception des bruits, la psychologie de l’audition et ses affects, ou encore l’effet des œuvres nouvelles et des premiers sons enregistrés… En huit chapitres se dessine une grande histoire de la musique occidentale, reconsidérée à travers le filtre de l’écoute. » Neuf auteur(e)s pour ces huit chapitres – le découpage étant chronologique (Antiquité / Antiquité chrétienne / Moyen Âge / XVe siècle / XVIe siècle / XVIIe siècle / XVIIIe siècle / XIXe siècle) ; et près d’une centaine d’illustrations.
L’écoute est en premier lieu une anthologie de textes plus ou moins anciens parmi lesquels il serait absurde d’opérer un choix prétendument significatif. Je viens de faire une trentaine d’essais en employant des méthodes de hasard et, à chaque fois, je suis tombé sur quelque chose digne d’être relevée, tant pour le plaisir du texte que pour la justesse d’une notation. Comme 30 + 1 = 31 – nombre remarquable –, je tente un dernier essai, décidant de publier le résultat quel qu’il soit. Particulièrement chanceux, je tombe sur ce fragment du De natura rerum de Lucrèce « Souvent encore, une seule parole émise par la bouche d’un crieur frappe les oreilles de tout un peuple. Par conséquent, une seule voix se diffuse aussitôt en de multiples voix, puisqu’elle se divise dans les oreilles de chacun, y imprimant la forme de la parole et sa sonorité claire. Mais la partie de ces voix qui ne tombe pas dans nos oreilles, passant à côté, meurt, vainement répandue à travers l’air ; une partie, se heurtant à des corps durs, rejetée en arrière, renvoie le son, et on est parfois trompé par l’image du mot. »
Pour finir, les éditions de La Philharmonie de Paris publient, dans leur collection « La rue musicale », un formidable inédit (en français) de Theodor W. Adorno, Interpréter. Pour une théorie de la reproduction musicale, traduit par Martin Kaltenecker (dont le nom aurait pu revenir encore une fois, car il publie simultanément L’Expérience mélodique au XXe siècle chez Contrechamps Éditions, pour moi encore non aperçu, mais dont le projet est intrigant). Interpréter est un ouvrage laissé inachevé à la mort d’Adorno, « à la fois monumental dans sa visée et fragmentaire dans sa réalisation ». Un work in progress à plusieurs entrées que l’on peut pour commencer ouvrir en tous sens, histoire de s’imprégner de divers fruits ce cette recherche obstinée, avant de le reprendre à l’incipit : « La reproduction véritable est une radiographie de l’œuvre. » Puis de le traverser au fil des pages, tombant çà et là sur des fragments remarquables : « En quoi le musicien est un “joueur”, et en quoi il ne l’est pas. Il n’existe aucune interprétation musicale sans l’élément de la « note à côté » – sans risque. La liberté de l’interprétation est inséparable du risque. » S’il a pu m’arriver de fuir Adorno (quand il joue Schoenberg contre Stravinsky par exemple), je constate que, cette fois, c’est un régal, peut-être parce que, en tant que compositeur, même désœuvré en ces temps de manque, la question de l’interprétation me travaille.
Comme c’est l’heure de baisser le rideau (le nombre de signes maximal que je m’impose étant atteint), je me mets en quête d’un dernier fragment : « La critique du perfectionnisme présuppose celui-ci. Se tenir au-dessus, non en dessous de lui. Sinon, c’est du dilettantisme. » [En aparté. Je constate l’omniprésence de l’idée de ligne claire – Adorno : « La construction (dans l’œuvre) et la clarté (dans sa reproduction) sont des équivalents » –, ce qui me conduit à penser à autre chose dont on parlera une autre fois.] (à suivre)
Hong Sangsoo, De nos jours & Walk Up, Éditions Capricci (2 DVD), mai 2024, 22 € 50
Patrick Beurard-Valdoye, Lamenta des murs, Flammarion, avril 2024, 358 p., 24 €
Olivier Brossard, Let, P.O.L, mai 2024, 96 p., 19 €
Anne-James Chaton, Sur la terre, P.O.L, mai 2024, 178 p., 17 €
Nathalie Quintane, Le Son du camion, Éditions de la Philharmonie, avril 2024, 64 p., 13 €
Eugène Green, Mozart, la voie du loup, Éditions de la Philharmonie, avril 2024, 64 p., 13 €
L’écoute, de l’Antiquité au XIXe siècle, sous la direction de Martin Kaltenecker, Éditions de la Philharmonie / Éditions MF, mai 2024, 1356 p., 40 €
Theodor W. Adorno, Interpréter, traduit par Martin Kaltenecker, Éditions de la Philharmonie, mars 2024, 448 p., 17 €
Nathalie Quintane & L.L. de Mars, Le Son du camion, Éditions de la Philharmonie, avril 2024, 64 pages, 13€
Eugène Green & Clément Cogitore, Mozart, la voie du loup, Éditions de la Philharmonie, avril 2024, 64 pages, 13€
