Un nouveau virus (Traité de l’amour moderne de Emanuele Coccia)

Rimbaud avait souhaité « réinventer l’amour » ; Jarry l’avait fait dans Le Surmâle, qu’il avait sous-titré : « roman moderne », et qui commençait par cet axiome : « L’amour est un acte sans importance, puisqu’on peut le faire indéfiniment. » Ça se passait il y a un peu plus de cent ans. C’était l’aventure d’Ellen et de Marcueil, qui prenait à revers toute la tradition amoureuse.

« Aimer ne signifie pas s’ajuster au réel, ni adhérer à ce qui existe déjà. Aimer est toujours un processus d’émergence et d’invention : l’irruption de quelque chose qui n’était pas là auparavant, une force capable de nous transformer et de transfigurer le monde autour de nous », dit aujourd’hui le philosophe Emanuele Coccia – qui avait déjà écrit sur les métamorphoses (Bibliothèque Rivages, 2020), sur « Le Bien dans les choses » (2013), ou encore sur la société des anges (« Hiérarchie », 2024) – où il disait : « Qu’est-ce qu’un ange en effet sinon précisément un dieu humain qui s’assied à la place de Dieu et en tient lieu ? »

Dans son Traité de l’amour moderne on renaît non du ciel mais sur la Terre. Il y a cependant l’image de l’amour lunaire… mais est-ce possible d’aimer sur la lune ? Lucien de Samosate avait visité la lune avant tout le monde – en imagination – où il avait vu une étrange race d’êtres chauves, uniquement masculins, capables de se reproduire en se coupant un testicule et en l’enfouissant dans le sol (il les appelait les « Dendrites »). Mais rien de tout ça ne faisait réellement un monde… Or la planète dont l’amour a besoin doit être peuplée non seulement de maisons, « mais aussi de mille artefacts, animaux, plantes, bactéries, vents, atmosphères, couchers de soleil, pluies et tempêtes, ciels étoilés »…

Le sexe ? Il a été effectivement réinventé à plusieurs reprises, au cours de l’histoire de la vie sur cette planète. Mais ça reste « la capacité d’assumer les caractéristiques de l’autre et de vivre en mélangeant nos gènes dans le corps de l’autre personne. » C’est précisément ce que la vie recherche à travers l’amour : « avoir la vie de l’autre en soi. » L’amour, c’est cette pénétration réciproque, dit Coccia – qui avoue aussi qu’on ne peut jamais être sage ou expert en amour ; « quiconque se présente comme tel a déjà avoué et confirmé, au fond, son ignorance ». David Bowie disait d’ailleurs que quand on aime, on est pris et on reste éternellement un « débutant absolu », un amateur. « L’amour place le sujet dans l’ignorance la plus totale. » « Aucun de nous ne sait quoi demander à l’amour. » Mais Eros est néanmoins le grand empereur de nos vies. On ne pense qu’à ça : « L’amour est la raison, la fin, le moyen de toutes nos actions et de toutes nos pensées, leur source, leur forme, leur matière étrange et sale. » Ce qui est nouveau, c’est que chaque expérience érotique nous transforme en « cyborgs », dit aujourd’hui Coccia. Cyborgs ? what ? Coccia nous explique ça clairement – de Clynes à Lévi-Strauss, de la « technique » au « bricolage »… car, à cause de l’amour, nous sommes nous-mêmes des artefacts : « des objets artificiels, rafistolés à travers les amours infinies dont nous sommes les vecteurs et les sujets ». Il y a bien la Confession d’Augustin – pour qui le sexuel continûment surprend, prend par-derrière, travaille de dos… Mais jouir d’une chose, interprète Coccia, « c’est adhérer avec amour, motivé par la choses elle-même. A l’inverse, se servir d’une chose, c’est rapporter ce que l’on utilise à la réalisation de ce que l’on aime, en supposant qu’il faille l’aimer. »

Rome tombe (le 24 août 410). Rome est pillée pendant trois jours par les troupes d’Alaric. « Le sac de Rome ne se réduit pas à l’émergence d’un problème de sécurité intérieure, c’est la destruction de l’idée même de la politique en tant qu’institution. » En réaction, Augustin construit alors La Cité de Dieu, « une sorte de réflexion métapolitique sur la fin des empires et des institutions ». Augustin transforme la fin de l’Etat en mythe post-politique, dit Coccia. Plus tard Dante prend le relais ; c’est le geste de Dante – qui « construit tout un secteur du monde indépendant non seulement du pape, mais aussi de l’Eglise, et, virtuellement, de la religion chrétienne », dira l’historien Kantorowicz… Dès lors l’homme a deux fins : le bonheur dans cette vie, figuré par le paradis terrestre, et la béatitude de la vie éternelle (ce qu’on entend par paradis céleste). Aimer, c’est écrire le paradis (« l’amour qui meut le soleil et les étoiles », Divine Comédie, chant 33). En vérité Emanuele Coccia tente d’illustrer pourquoi l’amour produit la modernité, « sur le plan tant subjectif qu’objectif » (dit-il). L’amour est une force productive et non un simple sentiment. « Il construit le monde autant qu’il l’habite. » Avec la révolution numérique (le téléphone portable, etc.), tout le monde est à côté de tout le monde, « maintenant et pour toujours ». C’est le nouvel amour – la nouvelle famille, l’amour moderne, qui est « un virus qui transforme en maison tout ce qu’il touche ».

Emanuele Coccia, Traité de l’amour moderne. Flammarion, collection Climats, 200 pages, 22 euros.