Il m’arrive d’écouter The Unanswered Question de Charles Ives tout en écrivant. Parfois j’enchaîne avec The Answered Unanswered Question de György Kurtàg qui, loin d’apporter une réponse définitive à cette question restée sans réponse, lui offre un supplément d’énigme où les mots n’auront jamais le dernier mot : silence “habité” par une forme sans contours et pourtant précisément dessinée (soit un mix d’indicible, de retenue, de non-dit, par ennui du verbe et refus de la démonstration). Une semaine a passé. C’est l’heure de reprendre la balade, emportant pour tout viatique une petite pile de bandes dessinées.

En adaptant librement La ferme des animaux de George Orwell, Xavier Dorison et Félix Delep se sont attaqués à un Everest. Leur représentation du monde anthropomorphique Orwellien est éclatante et ce château sur lequel règne un taureau despotique est un havre terrible où la cruauté des puissants est à la mesure de l’espoir des faibles.

Philippe Tome nous a quitté quelques semaines avant la parution de La vérité sur tout !, 18e album du Petit Spirou, personnage qu’il a créé avec son ami et complice Janry. Un peu moins de 30 ans après Dis bonjour à la dame !ce dernier album a donc une aura particulière, pour le lecteur de la première heure comme pour celui qui découvrirait aujourd’hui le talent d’écriture de Tome et la patte imparable de Janry.

Résumé de l’épisode précédent : le suspense est à son comble et à la mesure du héros, tandis que Largo Winch, coincé dans le cœur du Chicago Board of Trade (la bourse du commerce pour les non-initiés) appelle à l’aide, au bord de l’asphyxie… Suite et fin du premier épisode post-Van Hamme, Les voiles écarlates paraît ce 15 novembre et vient clore une aventure commencée avec L’étoile du matin avec toujours Philippe Francq au dessin et Eric Giacometti au scénario.

En mettant de côté les jeux de mots faciles qui promettaient une « montée d’Adrénaline » et les rancœurs récurrentes des puristes marris devant l’implacable plan marketing de la machinerie Astérix, proposons une autre lecture de La fille de Vercingétorix, 38e album des aventures du célèbre Gaulois, signé Conrad et Ferri (sous la houlette voire la férule d’Uderzo si l’on en croit les articles lus ici ou sous-entendus ). Un opus empreint d’un sous-texte très ironique, un plaidoyer pour la jeunesse et l’indépendance. 

Deuxans après L’héritage de Jason Mac Lane et le voile (enfin) levé sur les origines du plus célèbre amnésique de la bande dessinée, XIII revient pour une  nouvelle aventure toujours aussi sérielle avec un scénario signé Yves Sente et Iouri Jigounov au dessin. Un nouvel album qui ne se contente pas de puiser dans le patrimoine du héros mais l’ancre résolument dans le présent de la fiction autant qu’il annonce le futur du feuilleton treizien.

Adoubé par Craig Thompson qui signe la préface d’In Waves, AJ Dungo signe le roman graphique américain de la rentrée. Un voyage initiatique, le récit d’un double apprentissage. La pratique du surf élevé en mojo (qui confère à ses adeptes un pouvoir quasi mystique) et l’expérience du deuil. Un livre graphiquement envoûtant et fascinant d’intelligence et de sensibilité.

Quelle bonne idée d’avoir confié les clés de la maison Blake & Mortimer à Jaco Van Dormael, Thomas Gunzig et François Schuiten ! Le Dernier Pharaon, paru le 29 mai dernier, est une œuvre majeure, hybride, qui rend hommage aux héros créés par Edgar P. Jacobs tout en convoquant des thématiques sociologiques, économiques et écologiques très actuelles. Un album magistral qui combine puissance narrative et perfection graphique.

Cela fera bientôt neuf ans que le premier titre des Éditions 2024, Les Derniers dinosaures de Didier de Calan et Donatien Mary, est sorti en librairie. Comme toujours, quand une ouverture se produit dans un territoire aussi saturé que celui de la bande dessinée, on est surpris, même si l’attente de l’inattendu est le propre des lecteurs, des regardeurs, des auditeurs – des veilleurs. Il convient alors de faire passer au plus vite la nouvelle pour que cette ouverture puisse devenir l’origine d’un nouveau monde.

Retissant il y a peu ici-même un lien trop souvent interrompu avec ce qu’on entend par “bande dessinée” – ces suites de dessins traversées par un ou plusieurs flux narratifs, parfois au bord d’une certaine forme d’abstraction, parfois au plus près de la représentation de ce qu’on se risque encore à nommer “réalité” –, je notais, un peu marri, qu’il m’était de plus en plus difficile d’entrer dans les derniers avatars des formes les plus conventionnelles du genre. D’où cette quête de singularité ; et ces détours aux postes d’observation à la frontière.