Réflexion sensible sur le fond et dans ses formes, IA des histoires comme ça questionne l’impact – son apport ? ses dangers ? – de l’intelligence artificielle sur la création artistique. Auto-édité (on y reviendra), l’album de Phicil paru en mars dernier tient à la fois du roman graphique d’apprentissage et du manifeste célébrant l’Art du dessinateur en butte avec la difficulté d’écrire et illustrer des histoires dans un moment de bascule où la crainte de se voir remplacé par des machines « intelligentes » et génératives se fait de plus en plus prégnante.

20 novembre 2025. J’apprends la mort de Jean-Claude Eloy. Né le 15 juin 1938, il fut proche de Pierre Boulez dans sa jeunesse, mais il s’en est vite affranchi ; invité par Karlheinz Stockhausen à travailler au Studio de musique électronique de Cologne, il a commencé à élaborer de grandes fresques dans les années 1970, ayant mieux que quiconque intégré l’influence des musiques extrême-orientales – et notamment les musiques savantes du Japon ancien.

8 septembre 2024. Je finis de lire Obsession de Nine Antico, aussitôt agrégé au rassemblement en cours d’albums d’une rentrée plutôt riche pour qui aime s’attarder en premier lieu sur le trait. « Obsession » est un des thèmes récurrents du Terrain vague, comme en témoigne le titre d’un Atelier de Création diffusé sur France Culture (avant de se trouver refuge ici, le Terrain vague creusait son sillon sur les ondes), le 20 avril 2016 : Obsession – s. Parmi les six participant(e)s de cet essai radiophonique : Fanny Michaëlis, qui venait de publier Le Lait noir chez Cornélius. Son nouveau livre, Et c’est ainsi que je suis née, est en bonne place dans cette constellation de fin d’été.

Même si ce n’est pas l’envie qui manque, on ne va pas succomber à la facilité et vous dire que le nouveau Larcenet est de la meilleure cuvée, que c’est un grand cru… Il serait pourtant aisé de se faire plaisir et d’enchaîner les analogies piochées dans le vocabulaire oenologique : « un album qui a du corps, à la fois gouleyant, vif et profond »…

Dans une nouvelle bédé très intime, Quentin Zuttion met à nu l’angoisse et les expériences corporelles p*d*. Comment, dans la pédérité, l’expérience la plus intime et la plus singulière de la violence entre-t-elle en résonance avec d’autres ? Comment le lien affectif communautaire peut-il venir fournir une solution psychique lorsque le corps menace de s’effondrer ?

C’est peut-être le degré d’étrangeté, ou la marque d’un écart envers les conventions du genre – même si le résultat se montre aux antipodes de ce que j’apprécie, et relis régulièrement, sans la moindre déperdition de plaisir, depuis l’enfance – qui me conduit à ne pas lâcher l’affaire « bande dessinée ». Mais il me faut préciser qu’à première lecture de nouveaux albums, je ne me préoccupe guère de ce que « ça raconte », préférant frotter mon regard au images : au trait, au travail de composition, voire aux couleurs. Ce n’est qu’un peu plus tard, quand le regard a été ne serait-ce qu’un peu satisfait, que je m’attache aux « histoires » (bien entendu, si Blutch reprend Lucky Luke, ça va plus vite : il y a des projets qui incitent à ne rien séparer – et quand ça arrive, on en redemande).

Continuer à tisser des liens avec la bande dessinée quand bien même on est conscient de la difficulté de faire passer ce qui anime matériellement ce territoire, dans ses plus étranges surgissements : ce qui circule d’une image à l’autre, d’une page à l’autre, d’une double page à l’autre, que les mots ont mal à saisir avec précision – l’histoire racontée (il arrive qu’il n’y en ait pas, mais c’est assez rare) ne gagnant rien à être redite de manière compressée ; et le trait, si singulier qu’il soit, ne pouvant être réduit à telle ou telle vaine description. Quoi de plus difficile à caractériser qu’un trait… ? Et pourtant, c’est par cette voie-là (qui est aussi voix, simultanément muette et parlante) que le courant passe – et que le cœur est touché.

De quoi Érostrate est-il le nom ? Et qui se souvient de lui ? À la lecture d’Érostrate paru chez Dargaud en octobre dernier, on serait presque enclin à titrer « Vous ne devinerez jamais ce qu’Érostrate a fait pour se rendre célèbre ? ». Des questions modernes pour un livre-album qui emprunte à l’antiquité et la forme de la geste pour mieux résonner avec l’époque contemporaine qui juge la postérité à l’aune du nombre de vues sur YouTube ou au nombre de followers sur Instagram.

Vingt-et-un an après la sortie de Blankets et neuf ans après Space boulettes, Craig Thompson livre avec Ginseng Roots un roman graphique dense, intimiste et subtilement engagé dans lequel il fait se croiser son histoire personnelle, celles des travailleurs du « Shang », le business mondial du ginseng, l’histoire de la plante, la création, le passé, le futur… et autant de raisons et de destins embrassés dans cette (en)quête de réponses.

Cela fait déjà longtemps que le désir d’associer bande dessinée et poésie travaille souterrainement cette chronique, sans qu’il ne soit pour autant question de rechercher des liens arbitraires, ou de fausses affinités. De timides, ces rencontres sont progressivement devenues manifestes ; et aujourd’hui, peut-être parce que cet épisode de Terrain vague porte le numéro “23” – nombre magique selon moi –, l’« alternance » sera de rigueur : une bande dessinée / un livre de poésie / deux bandes dessinées / deux livres de poésie / une bande dessinée / un livre de poésie.

Depuis Soda et Commando Torquemada, on sait très bien que l’habit du héros de BD ne fait pas le moine et que les apparences sont diaboliquement trompeuses. Mais à côté du faux pasteur vrai policier newyorkais de Tome, Bocquet et Gazzoti et des espions au service de sa sainteté de Nihoul et Lemmens, le héros de Jacky Schwartzmann et Sylvain Vallée en col romain et doudoune orange fait encore moins figure d’enfant de c(h)oeur.

Il y a cinq ans, annonçant sur Facebook les titres de deux chroniques à venir pour Diacritik – Blutch à Strasbourg : Dialogues dans un autre paysage ; John Cage & après – je précisais le « principe » qui les sous-tendait : « Il ne s’agit pas d’un journal tenu par un critique, mais d’un journal dont l’écriture est perpétuellement en situation critique, comme au bord du précipice. » Je retrouve ces mots dans l’espace Souvenirs de ce réseau social, sans être absolument certain d’être aujourd’hui en parfait accord avec eux. Mais si j’y réfléchis, il me semble clair que ce précipice se trouve tout d’abord – et même matériellement – dans la tête : dans l’espace mental que construit le rêveur du Terrain vague quand il esquisse ce « journal de lecture » dont les chroniques ici publiées ne proposent que des états provisoires.