Attendu que :

vous souhaitez ardemment vous rafraîchir la mémoire quant à la Commune de Kronstadt, au Grand Jeu et aux Phrères Simplistes, à Claude Tchou (ça vous dit quelque chose), à Jean-Louis Brau, à Ali Ibn Muhammad (ça ne vous dit rien et vous allez le découvrir), à Anna Mahé (non plus, pareil), à Flora Tristan et à Clifford Donald Simack ;

Imaginez qu’on puisse entendre un livre : non pas sa langue, car il suffirait pour cela de le lire, mais son paysage – ses textures, son relief, ce que le langage figure comme potentialité. Imaginez que l’arrière-fond imaginaire qui bruisse dans l’outremonde du livre soudainement se lève et s’incarne ; que quelque chose de la fiction puisse prendre vie, une vie nouvelle. Fermez les yeux, rentrez dans la longue traversée du bardo de ces Variations Volodine.

Il est fascinant de voir tant d’occurrences du mot « universel » dans l’exposition Paris-Athènes, qui vient de se clôturer au musée du Louvre. L’exposition s’intéresse aux « rapports » (pour le dire pudiquement) entre la France et la Grèce, et à la « Naissance de la Grèce moderne » (c’est son sous-titre) entre les XVIIe et XXe siècles. Elle « souhaite mettre en valeur les liens unissant la Grèce et la culture européenne ». Assurément, il y a de très belles pièces – la Vénus de Milo (et son histoire), de nombreuses peintures, de tout aussi nombreuses sculptures, de riches documents d’archives, des images du Parthénon coloré (car il n’a pas toujours été blanc). Mais l’« universel » en question est davantage célébré que discuté : en permanence confronté à deux degrés de lecture, on ne sait sur quel pied danser et on a finalement l’impression que l’exposition, tout en livrant incidemment un certain nombre d’éléments, fait tout pour désamorcer leur lecture critique et l’analyse de leurs implications.

« Il serait inexact de dire que j’ai mon permis. Mais j’ai le permis cycliste passé à l’école et comme tant d’autres, j’ai conduit un tracteur et une caisse à savon, un kart, un caddie, un charriot et la Maserati de Papa et Maman, tant et si bien que je fais comme chez moi dans la Mercedes de Thorkild Thorlacius. Et il faut admettre que les garnitures intérieures en cuir et la boîte de vitesses à commande automatique ont de quoi plaire.

C’est peu de dire qu’en rassemblant trente ans d’interventions dans le débat public, Jacques Rancière offre avec Les Trente inglorieuses une somme de réflexions absolument indispensables pour comprendre les enjeux politiques dans lesquels nous vivons. Selon le philosophe, depuis une trentaine d’années s’est en effet mise en place une logique politique dans laquelle, loin d’être un outil d’apaisement, le consensus, dont les uns et les autres se réclament, forme une manière de violence étatique sans répit. Faire taire la lutte des classes, reconduire des logiques de domination, clamer une passion de l’inégalité et une haine viscérale de la démocratie, et développer pour une partie de la Gauche qui s’affirme laïque et républicaine un racisme d’en haut : telles sont les questions politiques fondamentales que Rancière analyse au cœur de notre époque. Autant de raisons pour Diacritik de partir à la rencontre du philosophe le temps d’un grand entretien où il est question de la présidentielle, de l’état d’exception et aussi, un peu, de Houellebecq.

Indispensable pour penser notre contemporain et en saisir, de manière neuve, les aspirations à l’intensité : tel est le constat qui vient à la lecture de ce nouveau numéro intitulé Turbulences de la Revue de Socio-anthropologie dirigé avec force par Pauline Hachette et Romain Huët. En accès gratuit, ce numéro qui rassemble notamment des textes inédits de Georges Didi-Huberman, de Cédric Mong-Hy ou encore un entretien avec Tristan Garcia, permet de penser à nouveaux frais les quêtes d’intensité innervant notre société.

Le 7 septembre 2018, le NPC Wojak est devenu gris. Le Wojak est ce personnage au crâne chauve et à l’expression mélancolique, dessiné à la va-vite sur une tablette graphique dans les années post-crise de 2008. On le trouve associé, notamment dans des mèmes, soit à toutes sortes de situations marquant une distance au monde, soit à une expression de sentiments forts dans un univers froid. Mais c’est une dizaine d’années plus tard que l’une de ses déclinaisons les plus courantes le transforme en un avatar grisâtre du Non Player Character, le personnage qui dans les jeux vidéo n’est commandé que par le programme, sans aucune autonomie. Le NPC Wojak symbolise alors l’absence de pensée intérieure, le type qui vous répète mécaniquement le discours extérieur, comme un droïde au programme plat.

En 2009, l’affiche du 62e Festival de Cannes créée par Annick Durban souhaitait, selon son auteure, « ouvrir une fenêtre sur la magie du cinéma et inviter au rêve ». Charme dont est né ce scénario de court-métrage inspiré du photogramme de L’Avventura de Michelangelo Antonioni (1960) avec Léa Massari et Monica Vitti, décédée le 2 février 2022. Hommage + action + ciao Monica.

Aujourd’hui paraît le troisième roman de Nina Leger, aux éditions Gallimard. Antipolis est un récit singulier qui ne se situe dans une ville (Sophia Antipolis) que pour mieux échapper à toute assignation, géographique comme historique ou narrative. Ici « l’espace s’éparpille en questions », comme l’écrit Nina Leger en héritière assumée de Georges Perec. Mise en récit d’une enquête de terrain et d’une plongée dans documents, archives et blancs de l’Histoire, Antipolis est un objet sidérant. Nina Leger a accepté de revenir pour Diacritik sur sa genèse et sa composition, dans un grand entretien.

« Nous voulons croire à l’innocence des histoires, mais chacune est violente dans son ignorance des autres et dans l’acharnement qu’elle met à exister seule — recouvrant, conquérant, annexant, établissant un domaine dont elle se déclare unique propriétaire. Dès qu’une histoire est dite, les autres sont tues », écrit Nina Léger dès les premières pages de son nouveau livre, Antipolis, qui paraît aujourd’hui chez Gallimard.

Une cinquantaine de chaises vides, sagement alignées, installent l’attente sur le plateau, salle des pas perdus ou hall de gare qu’arpente rapidement Adama Diop qui n’est pas encore Lopakhine. Sa première adresse au public, toutes lumières allumées dans la salle, fait sourire ou rire : notre attente a été longue aussi de cette Cerisaie sans cesse retardée par le covid et ses contraintes ! J’ai, pour ma part, pris trois fois ma place avant que la rencontre puisse enfin avoir lieu… L’attente est donc une expérience commune, personnages et public d’emblée réunis par la suppression du quatrième mur sont impatients d’accueillir enfin cette petite famille revenue de loin, cette troupe bigarrée réunie par Tiago Rodrigues.