Lectures transversales 41: Peter Høeg, Les Enfants des cornacs

© Meda Ruian

« Il serait inexact de dire que j’ai mon permis. Mais j’ai le permis cycliste passé à l’école et comme tant d’autres, j’ai conduit un tracteur et une caisse à savon, un kart, un caddie, un charriot et la Maserati de Papa et Maman, tant et si bien que je fais comme chez moi dans la Mercedes de Thorkild Thorlacius. Et il faut admettre que les garnitures intérieures en cuir et la boîte de vitesses à commande automatique ont de quoi plaire.

Pour couronner le tout, il aurait fallu que ma taille me permette de voir à travers le pare-brise, un point sur lequel Tilte a été trop optimiste. Mais on ne peut pas tout avoir et je me console avec les paroles de Maman, qui prétend que la conduite sollicite davantage l’intuition que la vue. D’ailleurs, je vois un bout de ciel et une partie du mur entourant le presbytère.

On a laissé la clé sur le contact, je démarre et longe doucement l’enclos, puis tourne au coin.

J’ai toutes les raisons de croire que la voie est libre et qu’Alexander Sang-de-Pinson est déjà loin. Ma surprise est d’autant plus grande quand son toupet entre brusquement dans mon champ de vision.

J’évite de justesse de percuter l’homme et le chien, mais ils ont dû avoir peur, malgré mon allure d’escargot, car ils bondissent comme si leur vie était menacée, et d’une certaine manière, je me félicite de ne pas avoir le temps d’affronter le regard qu’ils me lancent.

Si je n’en ai pas le temps, c’est parce qu’en effectuant ma manœuvre, j’aperçois Kaj Molester Lander qui, maintenant que j’ai redressé la trajectoire, doit se trouver droit devant la voiture. Je n’ai pas d’autre choix que d’enfoncer le klaxon pour l’avertir.

À la bonne réputation des Mercedes, je peux désormais ajouter que les décibels du klaxon égalent la corne de brume du ferry-boat de Finø et sont par ailleurs amplifiés entre les murs des jardins de chaque côté de la rue. Du coup, Kaj réapparaît, grâce à un autre saut qui témoigne de son élan impressionnant.

J’immobilise la voiture et descends.

Ni la Baronne, ni Alexander Sang-de-Pinson, ni Kaj ne se sont encore relevés. La situation exige un geste rassurant de ma part et pour montrer que je la contrôle, je leur fais signe de la main en visant la portière avec la télécommande pour la verrouiller, d’une part parce qu’il est prudent d’enfermer tour ce qui n’est pas sécurisé quand Kaj est dans les environs, d’autre part pour signaler que je prends également la voiture en charge. Puis je saute par-dessus le mur donnant sur le jardin du presbytère. »

Peter Høeg, Les Enfants des cornacs (2010), traduit du danois par Anne Charlotte Struve, Actes Sud, coll. Lettres scandinaves, 2011, pages 81-82.

© Meda Ruian