Nina Childress : « Tu devrais te mettre plus souvent en robe » – exposition « Body Body », MÉCA, Bordeaux

Nina Childress, 773-776-770 - Les couleurs éclatantes de la table et du bouquet étaient utiles pour égayer ce chevet que le tableau rendait austère. Vous devez renoncer à… la salle à manger. (Triptyque Onéguine), 2006, Collection FRAC Nouvelle Aquitaine MÉCA, ©Adagp, Paris 2022, photo : DR

Les femmes sont partout aujourd’hui, dans les médias, les revendications, les plaintes et les témoignages, dans toutes les librairies.

Les tables des libraires sont encombrées de livres et d’essais LGBT, intersectionnels, divers ouvrages expriment aujourd’hui l’autonomie et la liberté des femmes (féminisme rénové). Je croyais que le féminisme était une affaire classée, que c’était clos, que Gisèle Halimi avait fait le boulot dans les années 70, un travail suffisant … (un gros travail). Il faut croire que non, que le MLF a eu des manques, des ratés, parce qu’il y a tant de femmes aujourd’hui en lutte, cinquante ans après, tant de femmes à l’avant-garde de la contestation et de la revendication, ces femmes-woke, n’en déplaise aux anti-woke, toutes ces vigilantes, on les voit (on les entend trop !). Regardez les cimaises de Nina Childress : elles sont là, où que le regard se porte, on ne voit que ça, des femmes, des blondes, des flamboyantes, toute cette électricité, c’est fou… Sont-elles militantes par rapport à la lutte des femmes d’aujourd’hui, je veux dire, sont-elles politisées les figures de Nina Childress ? Pas vraiment, mais elles sont très présentes cependant : faites un zoom, un balayage optique dans l’exposition, que voyez-vous ? Des femmes ! WIMINES !!

Est-ce que la visiteuse lambda, la femme ordinaire de tous les jours (je ne parle pas de la créature de magazines ou de pochettes de disques, bien coiffée, laquée, non, je parle de la ménagère de, par exemple, plus de 50 ans), est-ce que cette femme XY Z (lambda), quand elle entre dans l’exposition et observe chaque tableau, est-ce qu’elle se reconnaît ?

La puissance d’identification ne s’arrête pas aux affiches de cinéma ou aux magazines féminins (pas plus qu’aux plateformes people d’Internet), car Jeannette, Brigitte, Marie-Pierre, aujourd’hui, devant le joli front de France Gall repeint par Nina Childress, se disent qu’elles lui ressemblent un peu (à France Gall), qu’elles ont été jeunes un jour, fraîches, jolies avec leur barrette attachée, sage, bien coiffée (comme France Gall !). C’est ça qui est intéressant, on peut toujours projeter quelque chose de soi en tant que femme dans ces peintures de grandes filles blondes. On peut facilement s’identifier (seulement en tant que femme, pas si on est un homme), s’identifier à cette joie légère, électrique.

Nina Childress, 1053 – Sylvie, la mèche, 2020, huile, acrylique phosphorescente et cheveux sur toile, 54 x 65 cm, ©Adagp, Paris 2022, photo : DR

Contrairement à ce que j’avais écrit dans mon dernier livre, À la piscine avec Norbert, elles ne sont pas toutes dépressives. Je me demandais pourquoi il y a plus de femmes dépressives que d’hommes dépressifs… pourquoi la tristesse depuis des siècles atteint essentiellement les femmes, sans savoir … pourquoi sur les photos du XIXe siècle leurs visages sont tristes à mourir. Statistiquement, comme il y a beaucoup plus de femmes que d’hommes dans mon entourage, j’en déduis qu’à nombre égal, les dépressives sont supérieures aux dépressifs. Dès qu’une femme va mal ça se voit comme le nez au milieu de la figure. On ne voit que ça, une femme triste…

C’était mon ressenti à l’époque de Norbert, mais aujourd’hui, dès que je regarde les portraits de Sylvie Vartan ou de France Gall, je ne vois que du bonheur. Le triptyque Onéguine, en revanche, me fait penser aux dépressives d’hier, pas Gisèle Halimi ni Monique Wittig (les combattantes), aux vraies dépressives, les fondamentales, les jeunes filles romantiques du XIXe siècle que les passions étouffaient dans les salons bourgeois, lorsque la femme souffrait parce qu’elle n’avait pas le droit de s’exprimer : l’héroïne d’Eugène Onéguine, Tatiana, on voit à sa robe hyper encombrée, encombrante, on voit qu’elle souffre dans sa robe boursouflée, tuyautée. Nina l’a bien compris : elle a accordé une importance énorme à la robe. Dans À la piscine avec Norbert, Norbert dit à la narratrice : Tu devrais te mettre plus souvent en robe

Et je lui réponds (enfin pas moi, la narratrice) : Ok, mais quand je me décide à porter une robe, c’est une montagne de volonté qui se déplace, tout un truc, un effort psychologique pénible. Femme en robe implique : je me sens objet pour être regardé par les hommes. Il y a eu tellement de représentations de la féminité artificielle, que lorsque je joue à être féminine, je ne suis plus naturelle.

La robe m’impose un rôle, une tournure dégagée. Je sens le tissu tendu sur moi, sa matière. Je ressens ma féminité dans toutes ses fibres. En robe, je ne peux pas me laisser aller. Au moindre faux pas, ma féminité se déchire.

Ensuite Norbert, un peu lourd, insiste : Une robe, des hauts talons, ça t’irait bien (il insiste).

Une robe, même sophistiquée, sexy ou tout ce que vous voulez, une robe ne suffit pas pour réussir en amour, parce que les histoires d’amour finissent mal, en général (dixit Rita Mitsouko, qu’un clip montre s’agitant devant une peinture de Nina Childress, au début des années 80, c’est marrant, cette collusion). Alors, à l’époque des grandes robes romantiques encombrantes, époque de Pouchkine, Tchaikovski, Onéguine, les histoires d’amour finissaient déjà mal, et même avant, chez Racine et Corneille, ça n’allait pas fort en amour.

Nina Childress, 778 – Sissi couronnée, 2007, huile sur toile, 195 x 130 cm, Collection privée, Paris, ©Adagp, Paris 2022, photo : DR

Sur Wikipédia, on apprend que Tatiana tombe amoureuse au premier regard, et que brûlant d’un premier amour, elle écrit le soir même une longue lettre enflammée. Comme le souligne la journaliste d’AOC, dans son article à propos de l’exposition : Mais qu’est-ce que je fais de ma vie ? C’est vrai : qu’est-ce qu’elle fait de sa vie, Nina ? Nina, Tatiana, Tatianina, qu’est-ce qu’elles font, hein !?

Je cite… toujours AOC : Arranger nos désirs, nous arranger avec, les reconnaître dans leur existence, les sublimer, les déplacer quand ils sont impossibles, ce qui est toujours moins plaisant que de les combiner, les agencer, les installer, les exposer, les répéter, les rater, et les refaire. Dont acte.

Tatiana se demande Qu’est-ce que je vais mettre ce soir, quelle robe, celle-ci ou bien celle-là ? C’est quoi ma vie ? Qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ?

La question du costume se pose, car le vêtement est la partie la plus visible en peinture (dans la vie également, on ne voit que ça, le vêtement d’abord, la nudité ensuite). Le vêtement qui fait la chair et les émotions : regardez l’homme redingote devant la femme montgolfière…  Où se situe leur échange ? Dans la robe enflammée qui éclate, procure une montée de sève. L’habit fait le moine, les couleurs éclatent, mais l’homme devra renoncer à cet éclat, à cette femme qui lui donne de l’importance en société. Il devra simplement figurer sur une pièce montée, fondre, s’évaporer. Ainsi en est-il des héros qui croient que toutes les femmes leur tombent dans les bras : à un moment donné, ils se caramélisent.

J’aimerais revenir sur la caramélisation (des hommes, des femmes, de l’amour), parce que jusqu’ici on a essentiellement parlé des femmes (dont Nina reproduit visuellement les émotions), mais les hommes … où sont-ils dans cette féminité exubérante ? Qu’est-ce qui motive le couple du Triptyque Onéguine ?  L’homme est effacé ici, il est même franchement relégué à l’arrière, regardez comme il est flou, trouble, flouté… Que s’est-il passé de si troublant entre le XIXe et le XXe siècle, puis du XXe au XXIe, pour qu’on en arrive là, à ce flou masculin, antihéroïque ? Est-ce la faute des nouvelles féministes qui ont repris le flambeau des vieilles féministes de 68 ? Ces jeunes woke trentenaires et hystériques (selon les réactionnaires Deneuve-Millet). Est-ce la faute des anti-woke qui ne souhaitent pas voir s’effondrer l’ordre patriarcal hétéronormé, puisqu’elles se sont construites selon les codes d’une masculinité traditionnelle (parfois prédatrice, cf. drague lourde, mains sur les cuisses homologuées par le tandem Deneuve-Millet).

Aujourd’hui, c’est vrai que les femmes (les jeunes woke), on les voit partout : elles s’expriment, témoignent, sont considérées comme des harpies parce qu’elles élèvent la voix un peu fort. Ce n’est plus la robe qui gonfle, c’est la voix qui monte (témoigne). Après tout elles ont peut-être recherché ou sollicité le viol (ce trouble, cette prédation), comme la stagiaire de TF1 obligée de recevoir dans sa bouche le pénis de PPDA : l’organe audiovisuel a surgi du pantalon un soir, juste après le 20h, tandis que la star de TF1 venait de fermer la porte de son bureau à double tour (vlan !).

Nina Childress, 848 – Bien dans mon jean 3, 2011, huile sur toile, 55 x 46 cm, ©Adagp, Paris 2022, photo : DR

Dans le tableau Bien dans mon jean, on louche sur l’entrejambe d’un moule-bite. Je me demande si l’artiste a voulu désigner le relief ostentatoire d’un pénis (syndrome PPDA), ou simplement représenter une bosse, comme Cézanne, obsessionnel devant le relief toujours recommencé de la Sainte-Victoire, évaluait la proximité, les contrastes, etc… Bien dans mon jean est un tableau formel, plastique, érotique. Si je l’analyse du point de vue de la pure peinture, je m’éloigne de l’actualité, des histoires glauques, inaudibles, des femmes d’aujourd’hui qui témoignent, si nombreuses (voyez les livres féministes qui encombrent les librairies !).

Ok. Mais l’oxydation (caramélisation, rougeur) n’est-elle pas une façon de donner à voir mieux (de près, effet fluo) ce qui fait l’essence du féminin : quelque chose de rouge, d’intense, d’ouvert et de palpitant, quelque chose de plus émouvant que l’entrejambe d’un jeune homme coincé dans son jean (moulé). La caramélisation (oxydation-Vartan) est obtenue par un visage transformé chimiquement, du châtain au blond électrique, typiquement français. Il a fallu que Nina décoiffe Hollywood (France Gall versus Marylin). Les perruques Childress retombent en mèches lisses (Sylvie aplatit Marilyn, range le Babyliss au placard). Sharon Tate fut plus discrète que Hedy Lamarr, c’est vrai, on voit bien que Nina s’est amusée avec les cheveux des stars, des midinettes, avec les patronymes, Nina ni-ni étant à la fois française ET américaine (Childress), entre deux pôles capillaires d’une rive à l’autre de l’Atlantique (refaisant sa mise en plis). L’arrière-goût sixties de son enfance, de la mienne, lorsque, fillettes, avant les revendications de Gisèle Halimi, avant la pilule et l’IVG, nous observions nos mères sous le casque chauffant du coiffeur, dans une ambiance tiède (avant le rouge-orange pétant des années 70), cet arrière-goût est toujours suave.

AOC, encore : En passant d’une figure à l’autre nous entrons en copinage, nous sommes les seconds body nécessaires à la ritournelle, nous formons les doubles, nous activons la connivence. Nous sommes bien accueillies dans cet humour permanent et généreux. Humour généreux vis-à-vis des icônes perpétuelles, vidées de leur substance, réinvesties. Nina ajoute un éclat au regard de Sylvie Vartan, lui donne une lumière d’intelligence moqueuse qui était absente de « l’originale ». (Dans Salut les copains, Sylvie avait pour moi un regard fixe, vide). Donc une peinture pop et anti-pop : Warhol avait standardisé (sérié), Childress singularise.

Hormis l’obsession de midinette ou la délectation de l’artiste, où est Johnny dans toute cette blondeur ? (Nous ne le saurons jamais). En tant que peintre femme qui peint des femmes (des créatures) dans une complicité revendiquée, elle accorde aux hommes une place mineure (dans tout ce fatras féminin, c’est dingue) : ils sont flous, relégués dans les coulisses : regardez derrière Tatiana, le type au bord de l’effacement, à peine visible, un homme-redingote qui ressemble à un perroquet.

Pendant des siècles, ce sont des artistes hommes qui peignaient les femmes. J’ignore si Nina Chidress incarne une revanche inconsciente. J’avais écrit dans Toute résurrection commence par les pieds (éd. de l’Attente, 2012), que les avantages d’être artiste ET femme sont les suivants : On peut avoir du succès en participant à une exposition en même temps qu’un homme, la carrière peut décoller, on peut ne pas choisir entre carrière et maternité (prendre les deux). Il est possible de peindre moins bien les périodes où on a un amant. Ce n’est pas grave d’être du deuxième sexe. Certains directeurs de musées n’excluent pas de choisir ces artistes pour les accrocher au mur (une femme suspendue est une preuve de réussite).

À l’heure de Metoo, des voix s’élèvent, des témoignages un peu trop vifs qui ne plaisent pas aux anti-woke (WOKE ! WOKE !). Il a fallu renverser la vapeur, dégonfler les robes, les coiffures, les stéréotypes. Déchiffrer les visages de pochettes de disques, faire entendre une chanson différente. Mais on est en peinture, et une peinture est moins tragique qu’un chant. La peinture peut traduire la mise en scène du grand retour, du réflexe ultime d’une femme qui, au fond, s’en fiche.

Cary Grant disait, paraît-il, Tout monde veut être Cary Grant ! Le problème c’est que moi aussi j’aimerais bien être Cary Grant ! (disait-il).

Moi j’aimerais bien être Sylvie Vartan. Ou non, Romy. J’adore Romy.

Nina Childress, « Body Body », Frac Nouvelle-Aquitaine/MÉCA, Bordeaux, exposition du 17 décembre 2021 au 20 août 2022.