Nico attend son homme, l’araignée sa mouche et untel son heure mais de ça rien, on n’attend évidemment rien, l’attente, d’autant plus vide, commence quand il n’y a plus rien à attendre mais on s’attend à ce que tout se poursuive identique avec ce rictus propre à la jouissance du pouvoir. Pour copier Hugo, qu’on attend toujours à la Table, les petits marquis ont le jour, les peuples tardent à avoir le lendemain.

« L’Algérienne, à chaque entrée dans la ville européenne, doit remporter une victoire sur elle-même, sur ses craintes infantiles. Elle doit reprendre l’image de l’occupant fichée quelque par dans son esprit et dans son corps, pour la remodeler, amorcer le travail capital d’érosion de cette image, la rendre inessentielle, lui enlever de sa vergogne, la désacraliser » Frantz Fanon, « L’Algérie se dévoile »

Avec Demain s’annonce plus calme, Eduardo Berti nous propose de visiter un pays imaginaire dans lequel les gens vivent leurs relations avec les œuvres de manière totalement décomplexée, débarrassée des normes et des interdits qui gèrent, dans notre monde, les rapports avec elles. Le texte se présente de manière fragmentaire en collectant des nouvelles parues dans la presse locale. Ces brèves en viennent à se répondre, à organiser un récit par-delà leur discontinuité et à nous offrir une image kaléidoscopique de cet univers fantaisiste et étrange.

Militant gauchiste à l’origine (c’était à la Gauche prolétarienne), Olivier Rolin est devenu par la suite et chemin faisant un véritable globe-trotter dont les récits se nourrissent de maints voyages, rencontres et expériences lointaines, tous plus ou moins littéraires. Pourtant, il a passé une bonne moitié de sa vie dans une seule et même rue de Paris au cœur même de Saint-Germain-des-Prés. Ce fut, en effet, dans un appartement un peu bas de plafond de la rue de l’Odéon qu’il écrivit ses livres, appartement dans lequel il a accumulé quantité d’articles, d’objets, de souvenirs. Or, voilà que son propriétaire lui enjoint de « vider les lieux », parce qu’il aura bientôt l’usage de ces derniers.

1.

C’est sous forme de carte de vœux pour 2007 que le cipM (centre international de poésie Marseille) a publié TERRASSE À LA KASBAH d’Emmanuel Hocquard. Composé de deux “lettres à Élise” postées à Tanger les 3 et 6 novembre 2006, ce petit fascicule – 16 pages, dont 8 de texte imprimé dans un corps assez petit, la police choisie étant probablement Courier, très proche des caractères machine à écrire d’avant le traitement de texte – ne laissait pas encore deviner qu’il s’agissait du prologue d’un livre à venir : Une Grammaire de Tanger. Relisant ce qui vient d’être rassemblé en un seul volume chez P.O.L par Emmanuel Ponsart (l’éditeur de ce prologue, puis des cinq volumes sortis entre 2007 et 2016, dont le nom est étrangement imprimé sans capitales sur la couverture), je me rends compte que cette somme de près de 200 pages est bien, comme Emmanuel Hocquard l’a déclaré lui-même, son “écriture la plus aboutie” (là où il est allé le plus loin), “un aboutissement de ce travail avec les étudiants d’art, et de mon travail habituel d’écriture. Je considère ça comme une fin.” (Entretien avec David Lespiau, Le Cours de Pise – post-scriptum). Seul inédit proposé par cette réédition, une dizaine de pages de carnet écrites en vue d’un ultime volume que la mort de l’écrivain n’aura pas permis de mener à bien.

Diacritik a toujours eu à cœur de défendre la littérature étrangère et ceux sans lesquels elle demeurerait inaccessible à une grande partie du lectorat français : les traducteurs. Carine Chichereau, traductrice de très nombreux auteurs anglo-saxons, a accepté de tenir une rubrique régulière dans nos colonnes, pour évoquer, en vidéo, un texte dont nous lui devons la version française. Aujourd’hui, Le premier jour du printemps de Nancy Tucker qui vient de paraître aux éditions Les Escales.

Si Perec, dans La Vie mode d’emploi, occupait un immeuble, il s’agit pour Olivier Rolin, avec Vider les lieux, de le quitter. Sommation lui a été faite de déménager d’un appartement dans lequel il vivait depuis 37 ans, rue de l’Odéon. Au-delà des milliers de livres à emporter, c’est bien la moitié d’une vie qui s’achève avec ce départ, moins « une fin du monde au petit pied », pour reprendre la définition du déménagement par Michel Leiris, qu’un état des lieux, le déploiement d’un « atlas intime », puisque chaque livre, chaque objet raconte une histoire et que ces récits se bousculent en soi. Entre Biffures et (ré)Invention du monde, Olivier Rolin écrit pour reprendre pied.

Ce doit être un de ces longs dimanche du mois de février. Pour tuer l’ennui, je m’appliquais à suivre l’actualité de la campagne présidentielle. Valérie Pécresse tenait l’un de ses premiers meetings. Incrédule, j’écoutais ses mots désincarnés, ses espérances inauthentiques, ses envolées obligées pour correspondre aux habitudes de la parole politique en ces circonstances. Son exposé a suscité une incrédulité générale tant ses propos contrastaient avec l’état réel dans lequel elle se trouvait. Sa raideur confondait avec l’effusion émotionnelle requise dans « ces moments-là ».

« Ensuite, Lady l’avait invité au casino le lendemain soir. Il avait accepté l’invitation, mais décliné l’apéritif. Décliné sur le vin, mais accepté l’eau. Elle avait fait mettre une table sur la mezzanine avec vue sur la place des Travailleurs, où la pluie ruisselait sans bruit des pavés de la gare vers l’Inverness. Les architectes avaient surélevé la gare de quelques mètres, car ils estimaient que, sur le terrain constamment détrempé et marécageux de cette ville, le poids de tout ce marbre et de locomotives comme Bertha allait finir par abaisser le niveau du sol.

Masochisme ou irréflexion, j’ai décidé de revoir l’intégralité de The West Wing alors que la campagne présidentielle débutait en France. Pour ceux qui n’auraient jamais entendu parler de la série, rappelons que celle-ci couvre les deux mandats d’un président démocrate imaginaire, Jed Bartlet, interprété par Martin Sheen. The West Wing totalise sept saisons et 155 épisodes, où il n’est finalement question que de politique. Alors que la plupart des séries récentes carburent à l’action, à la violence et au sexe, la série d’Aaron Sorkin mise sur la parole, le dialogue, l’argumentation, la rhétorique au sens noble du terme – ce qui revient à dire qu’elle table aussi sur l’intelligence du spectateur.