Qu’est-ce qui reste du romancier quand il s’agit de fonder le poème ? Comment s’opère le saut générique qui, du récit, conduit à ce qui ne fait pas récit, qui raconte, mais donne désormais du monde la fulgurance de la sensation : le poème ? Telles seraient, étonnantes, originales et irrémédiablement insolubles, les questions qui président à la lecture du nouveau recueil poétique de Simon Johannin, La Dernière saison du monde qui vient de paraître chez Allia.

« Ou le récit d’un épisode somme toute mineur, voire carrément négligeable, dans l’histoire d’une famille très célèbre » : après le titre sous-titre du roman de Joshua Cohen, retenons encore cet incipit à valeur épigraphique — « Je m’appelle Ruben Blum et je suis historien, oui, c’est ça : historien. Quoique d’ici peu de temps, je suppose que je serai devenu moi-même historique ».

« Or, au temps de ses couches, il y avait des jumeaux dans son sein. Pendant l’accouchement, l’un deux présenta une main que prit la sage-femme ; elle y attacha un fil écarlate en disant : « Celui-ci est sorti le premier. » Puis il rentra sa main et c’est son frère qui sortit. « Qu’est-ce qu’il t’arrivera pour la brèche que tu as faite ! » dit-elle. On l’appela du nom de Pèrèç – c’est-à-dire la Brèche. » (Genèse 38. 27-29)

C’est un ensemble de lettres inédites qui tient du petit roman. À la toute fin de sa vie, Marcel Proust veut se séparer de son secrétaire et ami Henri Rochat qui vit à grands frais chez lui depuis trois ans. Entre tentatives pour lui trouver un emploi à l’étranger et versement d’une somme d’argent en plusieurs parties, l’écrivain fait intervenir son grand ami banquier Horace Finaly pour tenter de trouver une solution à un incroyable embarras. En grand proustien, le collectionneur bibliophile Jacques Letertre qui a acquis par l’intermédiaire de sa Société des Hôtels Littéraires ces lettres en 2020 nous éclaire sur un épisode désormais publié chez Gallimard et dont il a rédigé l’avant-propos.

On voudrait bouder son plaisir mais on n’y parvient pas : Utopia Avenue de David Mitchell, qui vient de paraître dans une splendide traduction de Nicolas Richard, s’impose comme l’un des romans parmi les plus importants de cet été – déjà par sa taille et ses massives 750 pages très serrées. Car c’est un roman d’été, c’est un roman de plage, c’est un roman qui part à la conquête du divertissement sur l’industrie du divertissement qu’est la musique pop. Car, ce roman de plage, c’est avant tout ce que les Anglo-Saxons nommeraient à propos de ce roman anglo-saxon : un page turner. Un roman dont on tourne les pages, un roman même dont on oublie les pages, qui se dévore – un roman qui oublie d’être un livre. Une question alors se pose à nous, avec insistance, à la faveur de la lecture enthousiaste et frénétique de ce livre qui se lit d’une traite : et si Utopia Avenue était le modèle même du page turner ? Comment peut-il être tenu, ne serait-ce que par curiosité herméneutique, comme le paradigme même de cette écriture qui fait fuir un grand nombre et accourir un plus grand nombre encore ?

Avec Le Contrat, Ella Balaert signe un roman polyphonique qui nous fait suivre le destin de plusieurs personnages inquiets d’eux-mêmes, plongés dans un monde où ils peinent à trouver leur place, comme Jeanne, une professeure d’allemand au lycée, écrivaine en panne et dépressive, Christophe Lambert, jeune homme ambitieux à qui son ami Pierre Camus, romancier à succès, a confié son dernier manuscrit avant de mourir dans un accident de voiture, et Marie-Madeleine, une vieille femme impotente qui vit recluse dans son appartement. Grâce à une écriture attentive à cerner l’intimité des êtres et les mouvements imperceptibles de leur conscience, tout l’art d’Ella Balaert consiste à tresser ces fils de manière vertigineuse.

À la mi-septembre, comme chaque année, on fêtera à nouveau « Les journées européennes du patrimoine » sur le thème « Patrimoine et éducation : apprendre pour la vie ! ». N’est-il pas temps d’afficher l’autre volet de la transmission et de l’héritage, celui du matrimoine ? Des publications nouvelles, celles de Marilù Oliva et de Blanche Sabbah, d’autres plus anciennes, d’Annie Leclerc et de Margaret Atwood nous poussent à réfléchir à la question en focalisant nos lectures sur Pénélope. Une nouvelle statue à Paris, après celle de Guadeloupe et le récit d’André Schwarz-Bart nous invitent à aller, cette fois, du côté de Solitude. Pénélope… Solitude… deux exemples parmi d’autres de ces recherches à poursuivre sur le matrimoine, à travers les siècles et les sociétés. Des lectures à engranger pour l’été qui s’annonce !

Dans le cadre de leur projet de fin d’études, plusieurs étudiant.es du Master Écopoétique et création d’Aix-Marseille Université se sont lancé.es dans l’aventure d’une revue. Le canevas de départ pouvait sembler simple : une revue écocritique, articulant des textes courts écrits par leur promotion dans le cadre de leurs deux années de master. Il leur a pourtant fallu tout imaginer, du titre à la charte graphique, articuler les textes, penser l’iconographie, tenir les délais — un numéro disponible pour l’ouverture du festival Le Murmure du monde. Le voici, à la date prévue.

Peut-être que la SF nous dit simplement que nous ne sommes pas de ce monde. Que ce monde nous est commun et étranger en même temps. Peut-être que la SF, quand elle est cette radicale expérience de pensée au-devant d’elle-même, a cette capacité à restituer l’étrangeté de la pensée, par le détour de la fiction. A cette capacité à donner l’impact du démembrement divin opéré par le virtuel. C’est en tout cas ce sur quoi Orbital d’Elsa Boyer nous amène à réfléchir : la part d’insaisissable et sa langue d’oubli, celle des machines, celle du fantasme, celle de la fiction.