Nicolas Richard : « Je traduis en m’amusant » (Par instants, le sol penche bizarrement)

Traductions de Nicolas Richard et Par instants, le sol penche bizarrement © Christine Marcandier

Qu’est-ce que traduire, par quelle opération passe-t-on d’une langue à une autre et transmet-on non seulement le sens mais le rythme, la tonalité et la peau du texte source ? Là est sans doute le point de départ de Par instants, le sol penche bizarrement qui vient de paraître, livre dans lequel Nicolas Richard explicite cette drôle d’activité qui fait du traducteur tout à la fois un écrivain, un artisan et parfois même un jongleur.

Mais s’en tenir à cette dimension de manuel pour présenter Par instants, le sol penche bizarrement serait plus que réducteur : le livre commente certes une série de passages et exemples qui ont donné du fil à retordre à Nicolas Richard et il est indéniablement une vue en coupe de ce qu’est concrètement le passage d’une langue à une autre, ici de l’anglais au français. Le lecteur découvre (ou se voit confirmer) combien les deux langues sont ici étrangères, combien elles se réinventent l’une l’autre, combien la traduction suppose de curiosité, de vérifications scrupuleuses mais aussi d’inventivité. Le traducteur est un lecteur, un enquêteur, un passeur, un être curieux, jamais vraiment satisfait, toujours en apprentissage de la langue traduite comme de sa langue dite maternelle. Rien n’est « mécanique », et il est bon de le rappeler comme le fait Nicolas Richard en introduction, chaque traduction a « sa propre histoire, son contexte, ses anecdotes ».

Et c’est là la deuxième dimension de ce livre qui s’offre comme une matriochka et ne cesse de découvrir de nouvelles perspectives. Il regorge d’histoires piquantes sur la littérature, les écrivains, d’un café avec Quentin Tarantino à la traduction ultra-confidentielle (et en trio) des mémoires de Barack Obama, en passant par des conversations amicales avec Adam Thirwell ou Valeria Luiselli autour d’autres livres que les leurs. C’est le champ contemporain que nous arpentons et redécouvrons et Par instants, le sol penche bizarrement est aussi cette invitation à lire ou relire, autrement, les textes que Nicolas Richard a traduits et tant d’autres qu’il présente avec brio. Nous entrons avec lui dans une autre histoire de la littérature anglo-saxonne, sans surplomb mais bien de l’intérieur, depuis une subjectivité assumée, jusqu’à l’invention de courants littéraires — le British Perv, le British néo-narquois

C’est cette dimension ludique, quasi-oulipienne du livre, qu’il faut donc aussi souligner. Nicolas Richard n’est pas ici pédagogue ou donneur de leçons de traduction, il s’amuse, nous amuse, toujours piquant, et ce dès les deux exergues de son livre, immédiatement impertinentes. Et c’est là ce qui fait tout le sel de ce Sol qui penche bizarrement. Ni manuel ni récit de soi en traducteur satisfait, le livre de Nicolas Richard emporte par sa forme singulière : de catégories en inter-mezzos, Nicolas Richard compose, au sens musical du terme, depuis une clé de sol, il interprète, il nous offre un récit singulier et captivant depuis des notes de traductions et de lectures. Autant de raisons de le passer à la question, lui qui ouvre justement son livre par un « Jeu des sept questions », pour déployer les perspectives ouvertes par ces pages et, à travers lui, rendre hommage aux magicien.ne.s du Verbe que sont les traductrices et traducteurs.

Tu as traduit un nombre impressionnant d’écrivains anglo-saxons, de Brautigan à Philip K. Dick en passant par Truman Capote, Adam Thirlwell, Valeria Luiselli, Thomas Pynchon, Quentin Tarantino, Patti Smith etc. — un énorme etc. puisque tu as traduit plus de 120 livres en une trentaine d’années. Tu le racontes dans le livre mais peux-tu rapidement revenir sur la manière dont tu es devenu traducteur, avec le rôle central de Richard Powers qui t’a conduit à te consacrer totalement à cette activité ?

Il y a cet autocollant « My other car is a Porsche » (Mon autre voiture est une Porsche), prévu pour être collé sur les voitures les plus pourries, afin de faire sourire les automobilistes coincés derrière vous dans les embouteillages. Aux États-Unis, j’ai souvent été frappé par l’aisance avec laquelle les serveurs des bars et des restaurants pouvaient se dire « artiste », « acteur », « écrivain ». Comme pour signifier : je te sers tes bières, mais « My other job is more glamorous » (Mon autre boulot est plus glamour).

Moi, c’est un peu le contraire : je ne me suis pas rendu compte du glissement qui s’opérait ; c’est seulement après avoir traduit une demi-douzaine de livres qu’il a bien fallu que j’admette que j’étais en train de devenir traducteur, insensiblement, sans jamais m’être dit un beau jour : voilà, c’est ça que je veux faire ; j’avais traduit des livres parce que ça me paraissait la chose à faire à ce moment-là.

Le moment, en l’occurrence, c’est la fin des années 1980, une époque où, mes études terminées, je cherche à l’aveuglette un moyen de continuer à lire tout en envisageant d’écrire. Les endroits que j’habite alors, via mes premières traductions, c’est le San Francisco des 60s de Richard Brautigan, qui dégage une clarté si particulière, le Texas oriental de Joe R. Lansdale d’où jaillissent des images brutales, le New York en accéléré de Stephen Dixon. En ce temps-là, je me rends plusieurs fois par an à New York sans but précis, je survis avec un budget minimal, passe des après-midis entiers à faire des allers-retours sur le bac qui relie Battery Park à Staten Island en griffonnant dans des carnets, squatte à droite à gauche, je lis, j’écris. Je raconte cela de manière un peu schématique, mais en gros voilà ce qui m’est arrivé : j’apporte des livres découverts aux États-Unis aux toutes jeunes éditions L’Incertain (montées par Gilles Vidal), lesquelles m’en confient la traduction puis, assez rapidement Patrick Raynal, fraîchement nommé à la tête de la Série Noire, chez Gallimard, me propose de traduire le premier roman, inédit en français, de James Crumley pour le lancement de sa nouvelle collection « La Noire ».

À partir de là, tout s’enchaîne à grande vitesse, je traduis un autre roman de James Crumley, plusieurs de Harry Crews (finalement assez proche, à certains égards, de Joe R Lansdale) et je lève la tête aujourd’hui et me dis que, pendant trois décennies, je n’ai pas arrêté. Pour revenir précisément à Richard Powers, dont je n’ai à ce jour traduit qu’un roman, Le Temps où nous chantions, il a marqué le moment où je me suis dit que je ne pouvais plus mener plusieurs activités de front (tout en traduisant, j’étais manager des groupes de rock de ma compagne : eh oui !), il fallait que je me consacre exclusivement à la traduction. Aucune phrase de Richard Powers n’est banale, chaque paragraphe m’a donné du fil à retordre : j’avais envie de m’immerger pleinement dans le texte de Powers, de ne rien faire d’autre que me consacrer à cent pour cent à sa traduction.

Tu insistes en effet beaucoup dans Par instants, le sol penche bizarrement sur le fait que le statut de traducteur ne t’intéressait pas en tant que tel, que quand tu as commencé, tu étais hors du milieu de l’édition et que tu ignorais même qu’il existait. Pour toi, il s’agissait de « passer à l’action : traduire ». Tu dirais la même chose aujourd’hui ?

Il y a ce dicton usé jusqu’à la corde, « You can talk the talk but can you walk the walk ? » (dont une traduction possible pourrait être : « question causette, tu te poses un peu là, mais est-ce que tu es capable de mettre un pied devant l’autre ? »). Autrement dit : il est certes facile de blablater, mais agis donc, plutôt ! Peut-être est-ce l’héritage de l’éthique du « Do It Yoursef », très présente au sein d’une certaine scène musicale américaine dite « alternative » des années 1980 dont je suis encore imprégné… Toujours est-il que la corde, encore aujourd’hui, c’est essentiel pour moi, cela fait partie, avec le baudrier, les chaussons et les mousquetons, des instruments nécessaires à la pratique de l’escalade en falaises. L’action, aujourd’hui encore, pour moi, spontanément, c’est parvenir en haut d’une voie. Quand un livre que j’ai traduit – ou écrit – se retrouve sur la table d’un libraire, j’ai le sentiment d’avoir mené à bien quelque chose : un paragraphe de ma vie vient de s’écrire — une action a été accomplie.

La question est de savoir à quoi j’oppose « l’action »… et c’est là que ça se corse ! Parce que, si je m’écoutais, et s’il ne fallait pas que je gagne ma vie, je pourrais me contenter de lire de la fiction et du commentaire littéraire. À ce stade, je dois reconnaître prendre autant de plaisir à scruter l’appareil critique de Jean-Yves Tadié ou un article de William Gass sur À la Recherche du temps perdu qu’à lire À la Recherche du temps perdu — cf. Marcel Proust at 100, publié le 11 juillet 1971 dans le New York Times Book Review. Ce que j’essaye de dire de manière confuse, parce que cette notion ne me vient qu’après coup et que c’est plus une hypothèse, ou en tout cas une reconstruction après coup, qu’une pensée mûrie au long cours, c’est que je pourrais être tenté de ne faire rien d’autre que lire ; et que, heureusement, il y a la traduction et l’écriture — que je classe l’une et l’autre dans la même catégorie : disons dans le registre de l’action, au même titre que parvenir en haut d’une voie d’escalade — qui permettent, d’une manière que j’aurais bien du mal à définir, une forme de transmutation : la conversion de pages lues en pages écrites.

Le titre de ton livre, Par instants, le sol penche bizarrement, certes explicité par le sous-titre Carnets d’un traducteur, est très poétique, même s’il est commenté en introduction (il renvoie à une expérience à Berlin) et dans le livre même. Pour reprendre la métaphore, dirais-tu que ce sol penche dans les deux langues, en anglais comme en français ? Et que c’est dans ce déséquilibre même que tu traduis ?

Pour répondre à cette question, je dois faire un détour par l’allemand et l’Allemagne. Une expérience fondatrice a été ma découverte de la langue allemande à onze ans et mes voyages chaque été pendant des années, accueilli seul dans une famille allemande de Lübeck, dans le Schleswig-Holstein. On parle parfois d’immersion linguistique, mais là c’était l’engloutissement absolu ! Je me suis enfoncé dans l’allemand et très vite, au bout de quelques jours, il y a eu un déclic. C’est ce déclic qui m’a donné envie de m’engager sur le sol penché. La langue dans laquelle j’avais respiré les onze premières années de ma vie m’était retirée. Il n’y avait plus que cette langue autre dont je n’arrivais au début qu’à happer un mot ou deux à la volée. C’est une sensation singulière, j’avais l’impression de marcher à tâtons dans une purée de pois. Je ne pouvais plus parler « ma »  langue et je ne comprenais rien à ce qui  se disait autour de moi ! Et puis, petit à petit, au fil des jours et des semaines, comme tout le monde dans ce type de situation, j’ai commencé à grappiller des morceaux de la langue inconnue. Aujourd’hui, c’est cet effort que je prolonge, même si l’allemand ne fait plus partie de mon quotidien. C’est de ce premier déséquilibre vécu à l’âge de onze ans, ce vertige ténu, que date mon envie de transposer d’une langue à l’autre. Le déséquilibre (la purée de pois), je l’éprouve effectivement en français et en anglais et la situation se présente dans les termes suivants : il y a un problème, comment le résoudre ?

En exergue de ton livre, on lit deux phrases, une de Claro et une autre de Vassili Grossman à propos de l’un de ses personnages, un « inestimable sergent » qui « parlait toutes les langues, sauf les étrangères ». Au-delà de l’humour évident, est-ce qu’elle est aussi pour toi une manière plus sérieuse de définir la traduction, de dire que le français comme l’anglais sont deux langues également étrangères pour le traducteur ?

La citation de Grossman est sidérante… jusqu’à ce qu’on y regarde de plus près. La blague amorcée en exergue de mon livre se poursuit dans une note de bas de page de la fiche consacrée à Nico Walker, l’auteur de Cherry, une « fiction » racontant les pérégrinations d’un ancien de la guerre d’Irak, héroïnomane et braqueur de banques dont l’auteur finit juste de purger une peine de onze années de prison pour… multiples braquages de banques ! Quelqu’un qui parle toutes les langues sauf les étrangères ?! J’ai contacté l’ami Borissimon Czerny, qui est d’origine ukrainienne et parle le russe, lui demandant s’il aurait la gentillesse de retourner à la version originale : cette idée de parler toutes les langues sauf les étrangères était trop belle ! Borissimon a fini par identifier le passage incriminé, m’a envoyé la version originale russe et la traduction qu’il en faisait, laquelle était bien différente de la VF. Il fallait comprendre en réalité : « le vénérable sergent avait une très bonne maîtrise de toutes les langues, sauf du russe. » Je me suis donc offert le luxe d’ouvrir mon livre avec un authentique contresens !

D’où, ensuite, toujours en exergue, la citation de Claro pour insuffler une once de légèreté et indiquer d’emblée la dose de magie (et d’humour) nécessaire à toute l’opération ; je le cite : « C’est un peu ça, la traduction : et hop ! » L’anglais et le français me sont étrangers, mais pas de la même manière. Je les ingurgite chaque jour un peu plus, je ne sais pas comment dire ça autrement, je les butine l’une et l’autre, en un phénomène d’imprégnation lente. Rappeler que la langue française m’est étrangère, même si c’est ma langue maternelle, compte beaucoup, et parler de « maîtrise d’une langue » est pour moi, sinon un leurre, du moins un raccourci : je ne comprends presque pas la langue du droit, de la finance, de l’informatique, de la chimie, de l’analyse différentielle, de Montaigne, de Rabelais… Et je suis ébloui par l’aisance dans la langue française dont font preuve des auteurs comme Marc Chénetier dans La Perte de l’Amérique, Claro dans Tous les diamants du ciel ou Pierre Demarty dans Mort aux girafes ! La langue française pour moi est un processus, un travail au long cours qui durera jusqu’à ma mort, un travail joyeux, satisfaisant, excitant, mais un travail quand même.

Traductions de Nicolas Richard et Par instants, le sol penche bizarrement © Christine Marcandier

Tu as traduit aussi bien des superproductions que des auteurs moins surexposés médiatiquement. Et tu montres combien, d’un livre à l’autre, il n’y a aucune mécanique ou routine, « chaque traduction (a) sa propre histoire ». Il était fondamental pour toi que tes lecteurs découvrent l’envers du décor, cette alchimie d’un passage d’une langue à l’autre, cette absence de mécanique (et évidemment de mot à mot) ?

Il y a deux décors et deux envers. Le premier, c’est celui de la traduction et le défi que je me suis lancé était de présenter toute cette affaire en m’appuyant sur des exemples pour montrer que c’est ludique. Un des titres auxquels j’avais pensé pour mon livre, un brin parodique, était Traduire en s’amusant ou, encore mieux : Je traduis en m’amusant. Donc oui, il s’agit de montrer ce que je fais, concrètement, quand je suis face à un texte littéraire en anglais que je dois faire entendre dans ma langue maternelle.  Mais je parle aussi d’autre chose, il y a un autre décor, dont je voulais montrer la face B, c’est le paysage littéraire en France, et là mon propos est délibérément prosélyte, je souhaite faire découvrir des auteurs que je considère comme remarquables et dont on parle trop peu. Tom Drury (Cambourakis), Rob Roberge (Gallimard et 13eNote), Miranda July (Flammarion), Rabih Alameddine (Les Escales), Zach Schomburg (Chambon), David Ohle (Cambourakis), Garth Greenwell (Grasset), Adam Thirlwell (L’Olivier). J’ai tellement envie qu’ils soient lus et appréciés à leur juste valeur. Je suis ravi quand Guillaume Cingal, prof de traductologie à l’Université de Tours, dit 1/ que mon livre lui a plu (ça fait toujours plaisir) mais 2/ surtout, qu’il ne connaissait pratiquement aucun des auteurs dont je parle dans mon livre.

Tu définis d’ailleurs le traducteur comme un enquêteur et on repense à ton roman, La Dissipation que tu présentais comme un « roman d’espionnage ». La traduction est une (en)quête ininterrompue ?

La Dissipation est pour ainsi dire un produit dérivé des mois que j’ai passés à traduire les deux derniers romans en date de Thomas Pynchon, Vice caché et Fonds perdus : à force de mener l’enquête pour saisir les allusions/complications/divagations/circonvolutions de ces romans, je me suis retrouvé plongé dans une communauté de geeks, dont une forte proportions étaient des universitaires, qui cultivaient, avec parfois beaucoup d’érudition et d’ironie, une fascination pour un auteur majeur qui refusait d’apparaître. À tel point, tout de même, je le rappelle, que dans les années 1970, certains ont douté de son existence même ! Un romancier qui ne donnait pas d’interview, n’apparaissait sur aucune photo, s’absentait du théâtre de la scène littéraire et, ce faisant, et c’est là que ça devient drôle, parvenait, par son absence, à être omniprésent. Et moi, au fil de mes recherches, je me suis retrouvé avec une masse hétéroclite de documents : les plans du domicile de l’auteur, certains de ses textes inédits, des photographies, des correspondances, un mini film. C’est tout de même terriblement romanesque ! Alors j’en ai fait un roman à clef où presque tout est vrai ! Pour La Dissipation, ma quête a consisté finalement à effectuer une traduction de voix multiple afin de les faire tenir sur une même portée pour qu’elles composent un chant cohérent. Je ne conçois pas la traduction comme une quête existentielle mais plutôt comme une quête perpétuelle, ou plus, précisément, une succession de quêtes.

Tu répartis les auteurs que tu as traduits en sept catégories, très diverses puisque certaines sont liées à l’histoire de la littérature (les modernes, les beatniks), d’autres à des genres ou des arts (le roman policier, le cinéma, la musique), d’autres enfin à ton histoire : les premières traductions ou les auteurs « intraduisibles »… Procéder ainsi, était-ce une manière pour toi d’échapper au double piège du manuel de traduction et de l’autobiographie d’un traducteur pour articuler ces deux dimensions ?

Il fallait trouver une forme. J’aimais l’idée d’une liste – il y a 72 auteurs référencés – mais j’avais besoin de parties solides qui disent quelque chose de ma lecture de ces auteurs. Je suis passé par plusieurs phases avant d’arriver à la structure définitive, et le répondant enthousiaste de l’éditrice Delphine Roché a été précieux. Il n’a jamais été question de rédiger un manuel de traduction ni de raconter ma vie. L’objectif est de faire part de mes découvertes et de mes joies de lectures en matière de littérature américaine (et, plus rarement, britannique) en assumant le point d’où je parle (comme on disait naguère) : la position du traducteur touché, pour paraphraser bancalement Manchette, qui ne regarde pas tout ça en spectateur lointain mais passe ses journées à transformer de la littérature étrangère en littérature française, la tête sous le capot, quelques outils posés ici et là, du cambouis plein les mains et même sur la figure et dans la bouche.

Chacune des sept catégories est séparée de l’autre par un « intermezzo » que tu dis avoir imaginé comme une « plage de désorientation ». Ces plages forment peu à peu un autre récit, plus fragmentaire, plus énigmatique. Est-ce que tu peux nous éclairer un peu sur leur rôle dans ces Carnets, est-ce qu’elles sont l’articulation de toutes les dimensions de ton livre, entre récit et essai, jeu et sérieux ? Et peut-on penser que tu les as conçues non plus en tant que Nicolas Richard traducteur (même si toutes parlent de traduction) mais Nicolas Richard écrivain, auteur de La Dissipation ? D’ailleurs sont-ils si aisément dissociables ?

Chaque intermezzo se présente sous la forme d’un espace presque vide, peuplé de trois aphorismes biscornus perdus sur la double page blanche. L’intermezzo est conçu comme un mode d’entrée possible dans le livre. En librairie j’aime manipuler les bouquins, lire un passage au hasard, voir comment débutent les chapitres, parcourir les notes de bas de page. Je me suis dit que j’aimerais bien ouvrir un livre au hasard et tomber sur ces drôles de formules qui flottent en apesanteur. Ça me donnerait envie de découvrir les autres pages.

Ton livre est un recueil d’anecdotes incroyables sur la littérature contemporaine, ton rapport aux écrivains, auteurs, etc. J’ai été tout particulièrement fascinée par ce que tu racontes de Quentin Tarantino, dont tu as traduit aussi Inglorious Basterds (film et livre) que le plus récent Il était une fois Hollywood. Tarantino, c’est toute la palette de la traduction, dans ses contraintes comme sa dimension la plus dingue — parce qu’Inglorious Basterds est un film qui joue avec les langues, parce que tu racontes les trois heures dans un café à discuter avec Tarantino des enjeux de traduction, sans cesse interrompus par ses fans etc. Quel souvenir serait le plus marquant pour toi ou du moins celui qui te semble emblématique du rapport écrivain/traducteur ?

En traduisant La Vie vagabonde de Lawrence Ferlinghetti, dans une section où il évoque un voyage à Oaxaca, au Mexique, je bute sur la phrase The Chilchutls the buses don’t go to, et j’ai beau chercher à droite à gauche, impossible de trouver à quoi renvoie ce Chilchutls. J’envisage une variation autour de chill, mais c’est sûrement une fausse piste.

Finalement, je contacte Valeria Luiselli, l’autrice du très beau Archives des enfants perdus, qui est de langue maternelle espagnole et connaît parfaitement le Mexique, son pays, et elle aussi est déroutée ! Après réflexion, elle pense que Ferlinghetti fait référence à Chilchotla. Le fin mot de l’histoire est que je conserverai Chilchutls dans ma version française. Le fin mot du fin mot de l’histoire est que c’est formidable de pouvoir soumettre mes problèmes de traductions à d’autres auteurs (une autrice, en l’occurrence) que j’ai déjà traduits et pour qui j’ai beaucoup d’admiration.

Tu montres aussi dans ton livre, je pense à Brautigan mais pas seulement, combien les traducteurs sont aussi des défricheurs, qu’ils peuvent proposer des auteurs ou des livres aux éditeurs. C’est un aspect du travail qui t’intéresse tout particulièrement, entrant dans la définition même de celui qui est, avant tout, un passeur ?

Oui. Et il faut ici rappeler la porosité entre les statuts d’auteur, de traducteur et d’éditeur ou directeur de collection. Les exemples abondent d’individus ayant ces quatre casquettes. Les éditeurs ont besoin de lecteurs-défricheurs qui leur apportent des livres et ne soient pas nécessairement des agents. Il arrive que le traducteur remplisse cette fonction.

Ce sol qui penche du titre, c’est aussi peut-être, par extension, ta manière d’articuler très grand sérieux et dimension ludique. C’est en cela aussi que ce livre est un autoportrait en évitant le piège de l’autocélébration ?

Je scrute au microscope tant de mes bourdes, errances, maladresses, faux-sens et autres contresens, que si mon Sol penché relevait de l’autocélébration, ce serait une autocélébration sacrément à charge ! Les Rêveries d’un traducteur solitaire ?

Par instants le sol penche bizarrement met toujours en avant les auteurs traduits et leurs livres, ce qui est modestie mais aussi une position mimétique de celle du traducteur. Ce dernier est même trop souvent invisibilisé par les journalistes, non mentionné dans les articles, les listes de prix, les couvertures des livres… Est-ce que selon toi les traducteurs sont davantage reconnus aujourd’hui et que manque-t-il encore dans cette reconnaissance nécessaire ?

Faire en sorte que le nom des traducteurs figure sur la couverture des livres, insister pour que les traducteurs des romans étrangers soient systématiquement cités, c’est une lutte constante. L’ATLF (Association des traducteurs littéraires de France) veille au grain, mais il faut rester constamment vigilant en insistant pour que nos noms soient cités comme ils le méritent. Cela en étonnera certains, mais non, les livres ne se traduisent pas tout seuls.

Traduire, c’est aussi lire, beaucoup, et pas seulement le livre en cours de traduction : tu es sans cesse en quête des références implicites des textes des citations cachées, quand tu dois débusquer des vers de Yeats et d’autres, de Kerouac ou de Ginsberg eux-mêmes en traduisant leur Correspondance ; tu racontes aussi que quand tu traduis La Vie vagabonde de Lauwence Ferlinghetti, tu travailles d’arrache-pied sur le contexte culturel, littéraire, linguistique, etc. Un traducteur est d’abord un lecteur, un très gros lecteur ?

Je ne vais pas définir ce que doit être « un traducteur » en général, car il me semble que les approches sont propres à chacun et dont infiniment diverses, je ne peux parler que pour moi : je traduis de la littérature et j’ai constamment faim de littérature, pas un jour ne passe depuis cinquante ans sans que je lise et découvre ou relise. J’ai trouvé un métier qui me permet d’assouvir mon vice en faisant passer ça pour du boulot, voilà tout !

Ton livre est aussi un manuel de traduction, avec un passage en revue des difficultés que tu as rencontrées face à certaines formulations ou passages, avec une humilité et une forme d’autodérision assez frappantes quand on sait combien d’auteurs majeurs tu as traduits. Et il semble, à te lire que les onomatopées donnent tout particulièrement du fil à retordre (je pense au passage sur le parapluie…). Pourquoi ?

Dans une nouvelle publiée récemment en français dans la revue America, Tom Wolfe raconte sur le mode de la dérision les affres de traders américains arrogants bousculés après la crise des subprimes, en 2009, au point qu’ils se réveillent la nuit « les yeux grands ouverts comme des parapluies » ; et pour illustrer cela, Wolfe ajoute « cling ». Je me suis un peu arraché les cheveux à traduire ce « cling »… parce que je ne l’associe pas nécessairement au son du parapluie qui s’ouvre. Je ne vais pas raconter ce que j’ai déjà écrit (page 137 pour les curieux !) mais disons juste que j’ai compris combien une onomatopée n’était pas la simple retranscription d’un son mais une construction mentale complexe.

Tu exposes aussi la dimension « collective » d’un travail pourtant solitaire (quand il s’agit de traduire des parties de poker, de pêche, etc.) ou les heures passées sur une expression aussi retorse que « disco fries » chez Adam Thirlwell où tu te retrouves englouti dans un débat sur Wikipedia. Tu racontes comment tu interroges des amis, auteurs, spécialistes, comment tu vas à la pêche non à la truite mais aux citations à la BNF… Il était important pour toi de dire ce quotidien du traducteur, ce sacerdoce d’une justesse technique aussi bien que de langue, en tordant le cou aux idées reçues sur ce que tout le monde imagine savoir de l’exercice ?

Je ne raisonne pas en sociologue, je raconte modestement ma façon de procéder et il se trouve effectivement quand je ne sais pas, je cherche à savoir, et alors je me tourne vers les gens qui savent… à commencer par mes collègues, d’ailleurs. Par instants, la traduc est un sport co, bizarrement.

En conclusion de cet entretien, je ne vais pas te soumettre au hit-parade de tes traductions préférées, le lecteur les retrouvera dans le livre. Tu y évoques aussi des livres que tu as refusés de traduire, dont un vainqueur du Pulitzer et du National Book Award et tu dis n’avoir aucun regret, je ne vais pas non plus te demander le titre (tu donnes un indice dans le livre). Mais ma question est un peu liée à tout cela quand même : est-ce qu’il y a un livre déjà traduit, et très bien traduit, dont tu aurais aimé être le traducteur ? Et que dirait-il, lui aussi, de la traduction ?

Je vais répondre un peu à côté de cette dernière question. La vie volée de Jun Do, d’Adam Johnson, est un roman que j’adore, qui raconte de l’intérieur une certaine Corée du nord, exemple magistral de ce que peut la fiction, superbement traduit par Antoine Cazé*. Cela a dû être un boulot assez titanesque et… je suis content de ne pas avoir eu à le traduire, d’avoir juste eu le plaisir de le lire en français !  

Nicolas Richard, Par instants, le sol penche bizarrement, éditions Robert Laffont, septembre 2021, 486 p., 22 € 90.

* aux éditions de l’Olivier et désormais disponible en poche chez Points. Le livre a reçu le prix Pulitzer 2013.