« Sur le bateau nous étions presque toutes vierges » : « nous », ces femmes japonaises (« certaines n’avaient que quatorze ans et c’étaient encore des petites filles ») qui traversent le Pacifique vers la Californie où les attendent leurs « fiancés », des hommes qu’elles n’ont jamais rencontrés. On est au tout début du XXe siècle. Masayo, Mitsuyo, Nobuye, Kiyono (et tant d’autres rassemblées dans ce « nous ») rêvent de vies nouvelles et d’amour, les photos envoyées au Japon ont fait naître l’espoir. Julie Otsuka trame leurs voix, les mêle en un « nous » incantatoire. Elle suit ces femmes, dit des vies, en de courts chapitres qui construisent, peu à peu, un roman choral aussi puissant qu’il est court et sobre.

Un bref instant de splendeur, le premier roman du poète américain Ocean Vuong qui vient de paraître en poche chez Folio, est un livre de violence et d’amour. Violence sociale, raciste, hétérosexiste, culturelle, symbolique, physique. Violence également politique et militaire. Et l’amour n’est pas celui, fasciste, que nous éprouverions pour nos bourreaux (même si l’auteur parle de « miséricorde »). Il est l’amour qui est recherché contre la violence, pour s’en protéger et la combattre. Il est l’amour qui est recherché au sein de la situation violente, non pour justifier celle-ci mais pour sauver ce qui peut l’être, pour affirmer autre chose que la violence, autre chose de vital.

Dans cette période agitée de rentrée littéraire avec près de cinq cents titres à se mettre sous la dent, le roman plus ou moins autobiographique d’Alexander Grothendieck (Berlin 1928 – Saint Lizier 1914), Récoltes et semailles, paru chez Gallimard début 2022, mais écrit entre 1983 et 1986, devrait être pris en considération pour recevoir non seulement tous les prix prestigieux existants, Goncourt et compagnie, mais aussi tous ceux qui n’existent pas. Après tout, Irène Némirovsky a bien reçu, elle, le prix Renaudot 2004 pour sa belle Suite française, écrite entre 1940 et 1942. Soyons fous ! Belote, rebelote et dix de der !

« La mer [est] trop grande pour mes yeux habitués à naviguer les écritures » écrivait Pierre Perrault au milieu des années 1950. « J’en ai assez de vivre dans le fiction » complètera-t-il trente ans plus tard. Bien souvent, l’auteur et réalisateur québécois s’est plaint d’une même tare, celle de fréquenter les livres plus que ce monde qui les environne. Il en est allé de même dans les eaux de la baie de Baffin, au début des années 1990 et à l’embouchure du Saint-Laurent trois décennies plus tôt. Ce constat, cependant, il s’est échiné sa vie durant à le conjurer. En témoignent deux rééditions chez Lux qui forment comme les bornes extrêmes de sa vie de poète et de documentariste.

Fritz Lang dit à la fin du Mépris qu’“il faut toujours terminer ce qu’on a commencé”. Gaston Planet, peintre dont l’œuvre et la personnalité restent présentes chez celles et ceux qui l’ont rencontré (il est mort en 1981 à l’âge de 43 ans), disait qu’“il y a des abandons qui sont doux, très doux. Il y a des renoncements aussi qui sont satisfaisants.” J’ai annoncé à la fin de l’épisode précédent que la deuxième partie de cette “brocante de fin d’été” serait une “session de rattrapage” consacrée à un petit nombre d’ouvrages, de poésie, de bande dessinée, ainsi qu’à trois films et une exposition. Du coup, à moins de succomber à la douceur de l’abandon (ce qui ne serait pas une mauvaise idée : la canicule régressant, le temps enfin clément incite à la promenade), il faut y aller, en pleine conscience que cette “session” ne rattrapera qu’imparfaitement ce qui n’aura pas été “oublié”. So May We Start ?

 « Odenigbo récupéra la radio sous le banc. Un son strident déchira l’air et Olanna crut d’abord qu’il venait de la radio, avant de se rendre compte que c’était l’alarme aérienne. Elle resta immobile. Quelqu’un, dans la maison voisine, hurla : « Avion ennemi ! » et en même temps Special Julius cria : « Tous aux abris ! » et traversa la terrasse d’un bond, renversant le vin de palme au passage.

Indéniablement, Simon Johannin s’est vite imposé comme un des écrivains les plus remarquables sinon essentiels de notre paysage contemporain. S’il a pu être révélé par le roman avec le rugueux L’Été des charognes puis, avec Capucine Johannin, pour le sombre Nino dans la Nuit, son écriture, qui fait fi des genres, trace désormais sa route au cœur du poème. Après le fulgurant Nous sommes maintenant nos êtres chers, Johannin offre sans doute l’un de ses plus beaux textes avec son nouveau recueil La Dernière saison du monde chez Allia : 81 poèmes, entre ruines, sensualisme d’un monde qui entend revenir de la mort, quête de matière et d’étreintes. Dans un vers conçu comme une poussée existentielle, Johannin donne à entendre les voix qui reviennent des morts. C’est à l’occasion du formidable Festival Extra!, qui débute ce 8 septembre au Centre Pompidou, où Johannin se produira avec Laurent Ta autour de La Dernière saison du monde, que Diacritik est allé à la rencontre du jeune et essentiel poète.

Je n’y allais pas pour faire un reportage
Encore moins pour faire la révolution
Non
L’usine c’est pour les sous
Un boulot alimentaire
Comme on dit
Joseph Ponthus, À la ligne (2019)

Le récit de Claire Baglin, En salle, qui vient de paraître aux éditions de Minuit, déploie des séries de deux côtés : l’enfance et l’âge adulte, l’usine et le fast-food, au sein de l’empire des frites la salle et le drive, et, quel que soit l’espace, un écart, un pas de côté qui refuse à l’histoire tout manichéisme ou sentiment sans partage. Il est rare d’entendre une voix aussi originale et aussi posée dès un premier roman. Celle de Claire Baglin s’impose, comme héritée du récit social mais brûlante d’une singularité farouche et quasi insaisissable.