Elke de Rijcke : un geste mystique (Juin sur avril)

Elke de Rijcke, Juin sur avril, détail de la couverture © éditions LansKine

Juin sur avril – un titre comme un enlacement sensuel et des poèmes qui tout au long demandent, réclament, supplient parfois : ton corps sur le mien, stp ton corps sur le mien, stp. Stp ou « je t’en prie ». « Enchevêtrant juin, avril » : la virgule sépare mais elle sépare aussi peu que possible. Chaque poème de ce livre est une chambre nuptiale où s’inventent un rêve et des séries de gestes d’où pourrait résulter cet enlacement tant souhaité – « Une vie entière à la recherche d’un jumeau » – enlacement, entrelacement qui ne nous est ni promis d’office ni donné d’avance mais qui est à construire, à tisser comme Elke de Rijcke tisse magnifiquement Juin sur avril. Entre juin et avril, tombé dans le trou, il y a mai – mois troubadouresque des amours et anagramme du mot ami. C’est en quête d’un tel ami que les poèmes travaillent, font leurs efforts, accumulent leurs gestes : « depuis peu j’apprends à descendre dans tes yeux sans rampe ni corde ». Ici c’est spéléologie ou plutôt varape ; ailleurs, c’est crawl ou brasse et c’est aussi galop ; ailleurs encore, il faut casser un champ à coups de bâtons. Tout un lexique de l’effort est à l’œuvre dans ce livre afin d’atteindre à cette complétude où le visage est l’image d’un autre visage allié, associé, jumeau. L’auteure choisit parfois de dire cet effort épuisant en anglais : « a long way ahead », « at work », « completely sucked out ». Se souvient-elle que Dante disait de l’anglais qu’il était la langue du labeur par excellence, la langue non-poétique ou impossiblement poétique des hommes à la tâche ? Peut-être. Ceci est un livre savant. Ou bien autre hypothèse : l’anglais est une langue étrangère et rappelle que le français est une langue aussi en partie étrangère pour la flamande de naissance qu’est Elke de Rijcke. Le français est non pas un autre pays mais l’autre moitié de son pays : la langue jumelle, l’effort qu’il faut faire toujours à une citoyenne belge pour conjointer les deux parties de sa nation et peut-être de son corps. Donc effort et parfois, parfois le miracle advient et donne lieu à cette épiphanie où il est possible d’écrire le soirsoir. Où nous sommes enfin en face d’un mot double, jumeau. Mais c’est parfois et même rarement et plus souvent il faut « ramer », au double sens nautique et argotique, vers les mains de l’ami. Les mains si loin enfouies du mois de mai.

Les pages à la distribution graphique très savante et réfléchie de ce livre font comme une cartographie (« mon espace dispositionnel » écrit quelque part Elke de Rijcke) où les vers viennent indiquer des distances. Sur ces pages où les lignes se répandent, s’éloignent s’approchent, les signes diacritiques fonctionnent comme des indices. Au mieux, il y aurait à peine une espace entre sol et ciel – afin que « Sol  Ciel » – afin que l’alliance des contraires. Mais c’est au mieux et souvent il en va autrement. Tout un appareillage diacritique est alors utilisé pour réellement dramatiser la page et figurer la séparation contre laquelle luttent les poèmes. Dans les très beaux poèmes de la section « Transfiguration » – qui sont peut-être un des points d’apaisement maximal de ce livre – il n’y a pour ainsi dire pas de ponctuation, à peine une virgule légère de ci de là comme une branche de lilas qui ramerait doucement dans l’air du soir et les poèmes sont descendus en bas de page comme si enfin ils pouvaient se reposer sur le sol du livre, s’allonger, faire la sieste et peut-être l’amour dans la sieste. Mais, dans beaucoup d’autres sections, on peut dresser une sorte de liste tragique qui contient points, même au beau milieu d’une phrase, points d’interrogations et d’exclamation, barres obliques et droites, parenthèses, tirets, corps minuscules de certains mots mis comme au carré d’autre mots, deux points voire deux fois deux points, etc. – tout un appareillage donc qui donne une forme visible à la déchirure de la langue et au mouvement des corps pour la dépasser à leur façon, si possible, autant que possible.

Car s’il y a géographie dans Juin sur avril, c’est une géographie dynamique. De fait, le livre est traversé par un double mouvement : un mouvement ascendant, d’abord, qu’on peut illustrer par une liste pléthorique de verbes : pousser, gicler, fuser, sauter, propulser, monter, ériger, remonter, dresser, catapulter, éjaculer, rebondir, etc. Les verbes ne sont d’ailleurs pas les seuls porteurs de ce mouvement ascensionnel, on le retrouve dans les noms (jets, pistils, éruptions) ainsi que, parfois, dans les métaphores ou les comparaisons (« droit comme un hêtre »).

A ce mouvement ascensionnel s’en oppose un autre, évidemment, son contraire et son jumeau, l’un qui ne va pas sans l’autre : un courant descendant qu’illustrent également verbes (forer, noyer, chuter), noms (plongeon, descente) et métaphores, mais qui n’est jamais dit plus clairement que dans l’abondance d’un seul mot, sous ses formes nominale, adjectivale et verbale : trou, trouée, trouer. Il y a dans ce livre une telle récurrence obsessionnelle du trou qu’on se dit qu’il y a là comme l’enjeu central de ces pages. « Ton tout fait des trous ». Car bien sûr le trou est une façon de dire le sexe féminin comme aussi bien la tige peut désigner le pénis – et l’ascension / descente est une évocation de (un appel à) l’union sexuelle mais trou est un mot marqué d’une étrange ambivalence : il ne désigne pas seulement le sexe comme une plénitude à explorer mais comme un manque à dépasser. « serais-tu la fracture que j’attends depuis si longtemps ? » Si l’on a en tête les autres livres d’Elke de Rijcke – notamment les étranges expériences de communication extra-sensorielle de Västerås –, on se dit qu’il serait sans doute intéressant de creuser la piste d’une réinterprétation contemporaine et poétique, par cette œuvre rare et précieuse, du sentiment mystique, c’est-à-dire d’un au-delà de l’union des corps qui est une union supérieure de et peut-être dans l’Etre –  car il y a toujours chez l’auteure un manque et un dépassement du manque : une fracture qui recoud. Et le titre de la partie III – si mystique dans sa formulation (« à tel point suis-je dépouillé de mon corps, mon esprit doive être le témoin de ce qu’on m’a dérobé ») – ne vient que renforcer cette sensation d’union mystique.

Juin sur avril, cependant, dépasse le manque par ce que j’appellerai volontiers donc un geste mystique, c’est-à-dire un geste en rapport avec l’infini dans le temps et dans l’espace. Et il le fait géographiquement, selon la logique organisationnelle centrale de ce livre, en proposant un autre plan où vient s’inscrire l’être non plus saisi dans ces déchirures entre haut et bas mais l’être rassemblé et voguant sur un plan d’immanence et d’immensité horizontale. Les mots structurants sont alors flux et méandres et sinuosités et fluides. L’eau et le vent dans leur façon de couler, de glisser, de caresser sont les éléments qui en viennent à dominer et ce sont eux, d’ailleurs, qui closent le livre sur une note d’espoir une fois de plus horizontale : « suis-je dans l’eau,     est-ce le vent ? ».

Il y a sans doute de savantes raisons à la présence massive d’un vocabulaire biologique dans Juin sur avril mais je lis, quant à moi, dans ces envahissantes synapses et ces nerfs et ces dendrites et ces oscillations de type béta ou gamma une métaphore extensive qui reprend et répète à l’intérieur du corps la métaphore plus classique, aussi présente dans le livre, des miroitements ou des vagues ou des rafales ou du ratissage à la surface du monde. Il s’agit à chaque fois de faire tourner sur son axe le plan vertical chahuté, tiraillé entre haut et bas, pour atteindre à la grande tranquillité, la grande infinité horizontale où enfin comme le dit le très beau, très apaisé poème « Donc je nage » (= donc je suis dans le plan illimité de la mer) : « heureuse est l’éternité de mon heure / puisque mon heure est répit ».

Elke de Rijcke, Juin sur avril, éditions LansKine, 2021, 176 p., 18 €