Alain Viala nous a quittés

Alain Viala, L'Adhésion littéraire (détail de la couverture du livre © éditions Le temps des cerises)

C’est alors qu’il mettait la dernière main à un ouvrage de théorie littéraire qui lui tenait particulièrement à cœur qu’Alain Viala s’est détaché sans crier gare de notre triste monde. Il nous avait donné en 2019 ce qui était sans doute son chef-d’œuvre sous le titre de La Galanterie, une mythologie française (Seuil). Mais il voulait nous laisser un ouvrage plus surprenant, qu’il intitula L’Adhésion littéraire et qu’il conçut comme une intervention de théorie et de combat publiée aux éditions Le Temps des cerises dans une collection dirigée par Marine Roussillon. Cette dernière ainsi que Paul Aron assurèrent la relecture de cette étude dont la rédaction venait d’atteindre la phase ultime. Pour Viala, cet ouvrage de conception toute personnelle valait comme testament visant à récapituler une carrière de professeur de littérature riche d’expériences faites à Paris III, à Oxford et ailleurs . Ce qui nous vaut aujourd’hui un essai original, et si original qu’il en est parfois déroutant.

Le volume est divisé en quatre sections et un épilogue. Première section : nous sommes dans la tragédie du XVIIe sous sa forme la plus haute et la plus classique au milieu d’une querelle à propos du Bérénice de Racine — distinct du Bérénice de Corneille. Un certain Villars qui a vu deux fois la représentation l’a jugée trop larmoyante à la seconde vision. Section suivante : nous voici dans le premier volume de la Recherche proustienne et même dans ses premières pages. Nous sommes passés par ailleurs à une fiction toute de connivence comme à un romanesque pleinement moderne. Troisième section : le narrateur fait cas de chansons de soldats durant la Grande Guerre, chansons populaires que la troupe entonnait en chœur pour se plaindre du sort qui lui était réservé (Chanson de Lorette et Chanson de Craonne principalement). Quatrième section : le professeur prend acte de quelques essais « déclinistes » parus dans les derniers temps et prédisant la fin de toute littérature, en particulier, L’Adieu à la littérature que signe William Marx parmi d’autres aujourd’hui. À cet endroit, Alain Viala se réfère à une position nettement plus modérée, celle du propos inaugural qu’Antoine Compagnon soutint devant une nombreuse assemblée lors de son accès à la chaire du Collège de France qui lui revint en 2006. Enfin, l’« Épilogue » final remarquable et riche d’idées encore qu’un peu trop abstrait à mon goût. Cette conclusion découle évidemment des quatre « sections » précédentes qui illustrent les lettres françaises sous quatre angles bien différents. Et l’on remarquera ainsi que s’y trouvaient représentés le théâtre, la roman en version longue, la poésie dans sa forme chansonnière et populaire et finalement l’histoire et la théorie littéraires.

Mais voici donc l’Épilogue. Quelle qu’elle soit, la pratique littéraire s’y voit placée sous une double enseigne au stade de l’apprentissage ttout au moins : l’adhésion et la qualification. Mais citons ici notre professeur et critique : « Voir comment se composent dans les textes et leurs variations des qualifications et des adhésions offre un site privilégié pour analyser la construction des valeurs et leurs appropriations. (…) Loin de se réduire à un réservoir d’exemples ou de documents, le littéraire constitue un espace à partir duquel interroger tous les ordres de savoir — que d’ailleurs naguère les Lettres englobaient. » (p. 176) Ce qui va se condenser juste après en une métaphore simple et parlante condensant le tout : « Poste à partir duquel scruter les pratiques, la littérature peut être une vigie au cœur de l’intelligence culturelle. » Une notion a été tenue en réserve jusque-là et c’est celle d’échange social. Mais elle aura son tour comme on pourra également trouver en note la belle formule de Jacques Rancière parlant de « partage du sensible ». Offrons-les l’une et l’autre à tous les médiateurs de la pratique littéraire tels que Viala aimait à les rassembler dans ce poste de vigie qui lui était si familier et depuis lequel il aimait à faire entendre son savoureux parler méridional.

Alain Viala, L’Adhésion littéraire, éditions Le Temps des cerises, septembre 2022, 200 p., 18 €