Lectures transversales 56: Chimamanda Ngozi Adichie, L’Autre Moitié du soleil

© Julien de Kerviler

 « Odenigbo récupéra la radio sous le banc. Un son strident déchira l’air et Olanna crut d’abord qu’il venait de la radio, avant de se rendre compte que c’était l’alarme aérienne. Elle resta immobile. Quelqu’un, dans la maison voisine, hurla : « Avion ennemi ! » et en même temps Special Julius cria : « Tous aux abris ! » et traversa la terrasse d’un bond, renversant le vin de palme au passage. Des voisins couraient, criant des mots qu’Olanna n’arrivait pas à comprendre parce que le son opiniâtre et fulgurant s’était vrillé un chemin dans sa tête. Elle glissa sur le vin et tomba sur un genou. Odenigbo l’aida à se relever avant d’attraper Baby et de partir en courant. Le mitraillage au sol avait commencé — une pluie de balles tombait du ciel — quand Odenigbo souleva la plaque de zinc pour qu’ils se glissent tous à l’intérieur du bunker. Odenigbo fut le dernier à entrer. Ugwu tenait encore à la main une cuillère maculée de sauce. Olanna se mit à écraser les grillons ; leurs corps légèrement humides avaient une consistance visqueuse sur ses doigts et, même quand ils ne se posèrent plus sur elle, elle continua à s’asséner des tapes sur les bras et les jambes. La première explosion parut lointaine. D’autres suivirent, plus fortes, plus bruyantes, et la terre trembla. Des voix autour d’elle criaient : « Seigneur Jésus ! Seigneur Jésus ! » Elle sentait sa vessie douloureusement, totalement pleine, comme si elle allait éclater et libérer non pas de l’urine mais les prières confuses qu’elle bredouillait. Une femme était affaissée près d’elle avec un enfant dans ses bras, un petit garçon plus jeune que Baby. Il faisait sombre dans le bunker, mais Olanna distinguait les croûtes blanchâtres de la teigne qui recouvraient tout le corps de l’enfant. Une autre explosion secoua le sol. Puis les bruits cessèrent. L’air était tellement immobile que, lorsqu’ils descendirent du bunker, ils entendirent le cao-cao-cao de quelques oiseaux lointains. Des odeurs de brûlé emplissaient l’air. »

Chimamanda Ngozi Adichie, L’Autre Moitié du soleil (2006), traduit de l’anglais (Nigeria) par Mona de Pracontal, Folio, 2017, pages 423-424.

© Julien de Kerviler