Les corps flottants sont des fragments du corps vitré, des taches mobiles, présentes dans le champ de vision, difficiles à percevoir en elles-mêmes puisqu’elles se déplacent avec les mouvements de l’œil. Dans le récit de Jane Sautière, les corps flottants renvoient à un autre objet, le passé, à ceux et celles qui ont disparu, que l’oubli fait disparaître, qui persistent comme des ombres, opaques à la surface du souvenir.
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L’actualité des publications françaises et étrangères ; fiction et non fiction. Sans exhaustivité, parce qu’elle est impossible et sans contrefaçon (mais pas que par des garçons). Des choix, des passions, de grosses colères aussi. La lecture des têtes de gondole que nous mettrons parfois au carré. Des portraits des acteurs du monde du livre. De longs entretiens parce qu’un livre ou une collection, ce ne sont pas deux ou trois phrases choc. Et parce que l’actu est trop souvent un diktat (et une course contre la montre perdue d’avance), de grands livres publiés dans les mois ou les années, voire les décennies et même siècles qui précèdent, parce que les grands livres n’ont pas de date de péremption.
Avec Jean-Luc et Jean-Claude, Laurence Potte-Bonneville s’impose comme l’une des plus belles révélations de cette rentrée littéraire. Publié chez Verdier, ce bref et joyeux récit nous livre à la compagnie des étonnants quinquagénaires Jean-Luc et Jean-Claude qui, un soir, ne pouvant valider leur grille de loto, décident de ne pas rentrer dans leur foyer et de partir à l’aventure pour trouver un autre PMU. Dans ce road movie en région, les deux personnages, entre Bouvard et Pécuchet ou Mercier et Camier, vont croiser des figures aussi hautes en couleur. Une telle écriture à l’écoute de l’étrangement du monde et de ses singularités sensibles ne pouvaient manquer d’ouvrir des questions que Diacritik est allé poser à la romancière le temps d’un grand entretien.
Parce qu’il est ce Michel Ange à gros nez mâtiné d’enlumineur de fond, Manu Larcenet connaît par cœur et à son grand corps défendant les terribles affres de la création, qui occasionnent par alternance moments de doute, haut débit de parole, bas qui blessent, euphorie et tristesse — un sentiment qui, si l’on en croit l’auteur du troisième tome (que le temps passe vite) de Thérapie de Groupe, durera toujours.
Vient de paraître en poche le dernier tome de la trilogie Rosewater du Nigérian Tade Thompson. C’est l’occasion de revenir sur cette fresque épique où l’extraterrestre grignote nos certitudes concernant notre propre humanité.
Il s’agit d’abord, grâce au travail des éditions Quidam, d’un très bel objet. Sur le fond écarlate de la couverture du livre se dresse l’image de Karl Marx, pointant son index vers les lecteurs, de manière à leur rappeler, plus que jamais, la nécessité de reprendre la lutte des classes, à une époque où celle-ci semble globalement frappée d’obsolescence. Dans un premier temps, ce mouvement peut surprendre, de la part d’un écrivain contemporain essentiel qui, depuis Charøgnards (Quidam, 2015), misait essentiellement sur la recherche ludique et formelle, dans la continuité des travaux de l’Oulipo, pour élargir notre appréhension du réel.
Il y a tant d’affaires en littérature – tant à faire, pourrions-nous aussi dire, devant la quantité de cases à résoudre. The Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde, The Case-book of Sherlock Holmes : tant de crimes que la littérature met dans nos mains innocentes. L’affaire, l’étrange Affaire, parfois bardé d’une majuscule qui rehausse son importance ; le Cas, traduit-on aussi parfois, pour accentuer son étrangeté souvent pathologique. Cette affaire se diffracte souvent dans tous les masques possibles du crime – murders in the rue morgue, study in scarlet, final problem – appelant le lecteur à noter la singularité du récit qui lui est proposé. L’Affaire Charles Dexter Ward, lisons-nous, et notre sourcil déjà se fronce, attentif : qu’est-il arrivé à ce pauvre Charles Dexter pour qu’il devienne à lui seul une affaire ?
Avec Real life, les éditions La Croisée publient la traduction du premier roman de l’auteur américain Brandon Taylor. Situé dans une université américaine, le livre développe une narration centrée sur les limites du langage et du sensible, la « réalité » qui apparaît ou qui est dite renvoyant à un double qui n’est pas vu ni dit, qui en tout cas ne l’est pas immédiatement, qui peut-être ne peut pas l’être.
« Sandrine souhaite partager sa localisation avec vous » : cette phrase du roman orne, seule, sa quatrième de couverture. Ce qui constitue une véritable marque de fabrique de la maison P.O.L – pas plus de quelques mots en guise d’argumentaire – dit tout le propos de Lucie Rico, tout son projet romanesque. Car il s’agit pour elle de travailler la matière même de la langue parlée par nos nouveaux usages, d’en faire un roman.
Depuis bien des années, l’Afrique du Sud donne à la littérature mondiale des romanciers d’envergure. Nous avons lu et aimé ceux qu’entraînent dans leur sillage John Maxwell Coetzee ou Nadine Gordimer. Nous n’avions jamais découvert jusqu’à aujourd’hui Damon Galgut, ce natif de Pretoria. Nous venons de réparer l’oubli en question avec La Promesse, Booker Prize 2021, un copieux roman de 300 pages s’étendant sur trois décennies à cheval sur deux siècles et évoquant le déclin d’une famille protestante et blanche.
Toute rentrée littéraire offre de nouvelles voix, des premiers romans qui imposent immédiatement un univers singulier. Parmi ces découvertes, Tenir sa langue de Polina Panassenko, récit à hauteur d’enfant comme de l’adulte qu’elle est devenue, entre rage et tendresse acidulée, qui provoque sourires et larmes. L’entre-deux est l’espace même qu’occupe ce récit, jusque dans son sujet : écrire une vie entre deux cultures, deux pays et deux langues.
Puissant et remarquable : tels sont les mots qui viennent immédiatement à l’esprit pour qualifier le premier roman de Deux secondes d’air qui brûle qui vient de paraître au Seuil. La jeune romancière y conte l’histoire d’une soirée tragique en banlieue parisienne où, suite à une interpellation, des policiers assassinent un jeune homme. Roman au rare souffle épique en même temps qu’intimiste, Deux secondes d’air qui brûle s’interroge sur le racisme systémique, les violences que subissent les femmes et les hommes dominés ainsi que sur la violence des assignations urbaines. Un roman essentiel de cette rentrée littéraire sinon un indéniable tournant contemporain que Diacritik ne pouvait manquer de saluer à l’occasion d’un grand entretien avec son autrice.
« Les intellectuels ne se promènent pas torse nu, ils meublent leur appartement avec soin et se battent pour le pouvoir ; lui semblait flotter comme un ange à l’intérieur du monde des idées. » Tout Yannick Haenel se tient dans cette description du Trésorier-payeur, le prodigieux personnage qui donne son titre à un roman qui transcende la rentrée littéraire.
Indubitablement, avec Vers la violence, Blandine Rinkel signe un des romans majeurs de cette rentrée littéraire sinon de ces dernières années. Dans un récit âpre, d’une formidable vigueur narrative, Rinkel dévoile l’histoire sans retour de la jeune Lou qui éprouve sa jeune existence au contact de Gérard, figure masculine d’un père qui oscille entre fureur sans conditions et quête inassouvie d’apaisement. Rarement on aura lu un roman qui, après MeToo, interroge avec une telle vivacité et une telle acuité les représentations féminines et masculines, en éprouve les limites et trouve dans la littérature une troublante puissance d’intellection du social. Autant de raisons pour Diacritik d’aller à la rencontre de la romancière à l’occasion de la parution de ce roman déjà clef de notre contemporain.
Un bref instant de splendeur, le premier roman du poète américain Ocean Vuong, est un livre de violence et d’amour. Violence sociale, raciste, hétérosexiste, culturelle, symbolique, physique. Violence également politique et militaire. Et l’amour n’est pas celui, fasciste, que nous éprouverions pour nos bourreaux (même si l’auteur parle de « miséricorde »). Il est l’amour qui est recherché contre la violence, pour s’en protéger et la combattre. Il est l’amour qui est recherché au sein de la situation violente, non pour justifier celle-ci mais pour sauver ce qui peut l’être, pour affirmer autre chose que la violence, autre chose de vital.
En épigraphe de son premier roman, Conversations entre amis, Sally Rooney citait Frank O’Hara : « En temps de crise, nous devons tous à nouveau décider, encore et encore, qui nous aimons ». Lire Normal People, deuxième roman de la romancière irlandaise — le troisième, Où es-tu monde admirable ?, paraît en août aux éditions de l’Olivier, revient à comprendre combien cette citation s’offrait, sans doute, comme le programme même d’une œuvre à venir : être la romancière des crises intimes comme collectives, de nouveaux codes amoureux comme politiques et romanesques, de ce que serait l’incertaine « normalité » contemporaine.