Danser au bord du monde : le titre du livre d’Ursula Le Guin cité en exergue du dernier roman de Céline Minard, désormais disponible en poche, pourrait en être la ligne de force comme de basse. Mais Plasmas ne se laisse pas saisir si simplement : tout de brisures et réflexions, d’échos et combinaisons, le récit déroute autant qu’il fascine, à l’image d’un univers aux lignes (dés)accordées. Si Céline Minard réinvente la forme du livre-monde, comme le suggère la quatrième de couverture de Plasmas, c’est bien dans la concentration et l’éclatement, seules formes possibles pour dire le chaos  qu’est et sera notre univers, dans un récit qui le ressaisit comme une danse.

2024 est l’année du centenaire de la mort de Franz Kafka, le 3 juin 1924. Logiquement, les publications et rééditions s’empilent, au risque de la saturation : rééditions d’œuvres, fin de la trilogie de Reiner Stach au Cherche-Midi, nouvelles parutions dont La vie après Kafka de Magdaléna Platzová (Agullo), etc. La liste promet d’être longue. Parmi tous ces livres, J’irai chercher Kafka. Une enquête littéraire de Léa Veinstein (Flammarion).

Dans Tout ce qui nous était à venir, Jane Sautière développe un regard rétrospectif mais surtout un questionnement sur le présent : non pas « qui suis-je aujourd’hui ? » mais « qu’est-il en train de m’arriver, d’arriver ? ». La vieillesse, la maladie, l’absence du monde d’avant sont synonymes de l’émergence de quelque chose de nouveau. C’est cette nouveauté qui est d’abord l’objet de ce livre.

Ça commence par un soir à Lille. J’assiste à la restitution d’un atelier étudiant intitulée « Nos colères », un montage d’une heure et demie à partir d’une vingtaine de textes différents, mis en scène par Catherine Gilleron et Rémi Poppeschi. Ce spectacle tout en fragments se termine par un extrait de sola gratia de Yacine Sif El Islam.

Comment donner forme à l’indicible ? Comment trouver une voie pour un récit quand se déploie la polyphonie d’un procès ? Tel pourrait être la double disjonction à l’œuvre dans V13 d’Emmanuel Carrère, recueil augmenté de ses chroniques du procès du 13 novembre 2015, parues chaque semaine ou presque dans L’Obs, comme dans d’autres organes de presse européens : Écrire malgré l’impossibilité de dire pleinement ce qui dépasse l’entendement, écrire depuis le foisonnement de voix comme de silences que le procès a laissés s’exprimer, jour après jour, de septembre 2021 à juillet 2022.

Vous entrez dans une librairie, le désir comme seule boussole, vous flânez entre les livres, dans la vitre un rayon de soleil, et soudain une main aimante glisse entre vos doigts un petit volume violet. Ça n’a l’air de rien, ce n’est presque rien : c’est délicat comme les choses volatiles, un geste brusque et tout s’envole ; c’est aérien, léger, tendre ; en même temps quelque chose pique le cœur, volutes de mélancolie que la chaleur ne chasse pas tout à fait ; qu’importe puisque c’est intense ; c’est aigu, fiévreux, excessif et retenu à la fois : extrême.

2024 est l’année du centenaire de la mort de Franz Kafka, le 3 juin 1924. Logiquement, les publications et rééditions s’empilent, au risque de la saturation : fin de la trilogie (exceptionnelle) de Reiner Stach au Cherche-Midi et parution au Livre de poche du tome 1 (tous deux en mai prochain), rééditions d’œuvres, dont le Milena de Margarete Buber-Neumann chez « Fiction & Cie » (Seuil), etc. La liste promet d’être longue. Parmi tous ces livres, La Vie après Kafka de Magdaléna Platzová (Agullo).

Le Terrain vague, lieu d’échanges non hiérarchisés aux multiples entrées, est ouvert – on pourrait presque dire avant tout – aux obsessionnels, même si nulle règle n’y a jamais été édictée. Dans cet espace, d’abord mental, mais on ne peut plus concret tant les sens y sont en alerte, la question n’est pas de rabâcher ses obsessions : bien plutôt de dialoguer avec les fantômes qu’elles projettent afin de découvrir autre chose. C’est pourquoi les musiciens, les poètes, les artistes et autres experts en variations, s’y trouvent à leur aise.

Après Chroniques d’une station-service, Un hiver à Wuhan et Wonder Landes, Alexandre Labruffe signe avec Cold case un livre qui finit de donner à entendre ce qui fait la singularité de son univers romanesque : une plongée dans des cas limites, des enquêtes sur-réalistes et un refus du pathos qui passe par une ironie à la tonalité très particulière, forme de résistance à ce qui menace l’individu qu’il s’agisse des non-lieux, d’une pandémie mondiale ou de la folie intérieure.

Dans son manteau noir il marche sur la corniche comme un fou aujourd’hui il n’a pas encore parlé il n’a croisé personne de particulier ou alors il s’est arrangé pour ne rien dire du tout il a fait des airs avec ses yeux des gestes avec ses mains des signes de la tête son téléphone n’a pas sonné depuis des lustres et encore maintenant il ne sonne pas il fume le monsieur dans le manteau une cigarette en regardant vers rien et à l’intérieur de sa tête tout le monde parle il entend les chiens de la rue qui aboient quand il passe les gens qui se disent des mots dans les oreilles quand il s’arrête sur la corniche pour rien ou pour jeter sa cigarette par terre les feux rouges qui éclairent sa tête en rouge quand il se concentre pour respirer l’air qui est froid comme de la menthe et la mer qui lui crie dessus (…)

Auteur de romans de science-fiction d’avant-garde comme La Lune noire d’Orion ou Rivage des intouchables, d’un roman de fantasy en deux volets, Khanaor, et d’un cycle romanesque en neuf volumes, Le Rêve du démiurge, Francis Berthelot semblait avoir conclu avec le dernier tome de ce cycle sa carrière de romancier en 2015. Il nous est revenu en octobre 2023 avec un nouveau roman, Auto-Uchronia ou Fugue en zut mineur, qui nous montre qu’il n’a pas fini de nous étonner.

Dans l’arène ennemie, le beau, puissant et élégant volume d’écrits de Monique Wittig que publient les Éditions de Minuit, se lit comme une cartographie des combats auxquels a pris part l’écrivaine et théoricienne féministe et lesbienne née en 1935 et disparue en 2003. On ne peut s’empêcher d’entendre un écho avec deux autres titres : L’ennemi principal, article fondateur puis ouvrage en deux tomes de Christine Delphy qui a compagnonné avec Wittig aux débuts du mouvement féministe dans les années 1970 – avant une brutale rupture personnelle, politique et théorique –, et L’ennemi déclaré de Jean Genet, qui, comme Wittig, a interrogé les liens entre littérature et révolution radicale, et auquel l’écrivaine elle-même a pu se référer ponctuellement. Critique et entretien avec Sara Garbagnoli et Théo Mantion.

Lemon, de Kwon Yeo-Sun, commence par un assassinat. Ou plutôt par le récit de cet assassinat. Ou plutôt par le récit de ce que quelqu’un imagine s’être passé durant l’interrogatoire d’un des suspects. Une jeune fille (Hae-eon) a été assassinée, c’est « l’affaire du meurtre de la belle lycéenne ». Si le roman tourne autour des effets de ce meurtre sur les différentes personnes impliquées, il concerne aussi le récit ou les récits de ce meurtre – récits inachevés, incomplets, subjectifs, n’énonçant pas la vérité sur ce qui s’est passé.