Recueil après recueil, Sandra Moussempès s’impose indubitablement comme l’une des très grandes voix poétiques de notre contemporain. Cassandre à bout portant, qui vient de paraître chez Flammarion dans la belle collection d’Yves Di Manno, ne fait nullement exception. C’est un grand recueil poétique, sans doute le plus beau de son autrice, sans doute celui où sa réflexion, entre spectralité et plasticité, invente une évocation magistrale d’autant de figures féminines, inquiètes, séductrices, destructrices et aimantes. Entre héroïnes de cinéma et personnages de séries télévisées, les femmes poétiques de Sandra Moussempès sont aussi puissantes que les héroïnes de Cindy Sherman. Diacritik ne pouvait manquer d’aller à la rencontre de Sandra Moussempès le temps d’un grand entretien.

Une séquence furtive dans un documentaire peut-elle changer le cours d’une vie, l’image qu’un fils avait de son père ? C’est la question que pose Papa de Régis Jauffret, qui paraît en poche aux éditions Points. L’écrivain voit son père arrêté par la Gestapo devant la maison de son enfance, en 1943 : 7 secondes d’un film diffusé à la télévision, La Police de Vichy. Or son père, mort en 1987, n’a jamais évoqué ce moment. Régis Jauffret se lance dans une enquête sur cet inconnu, son père.

Cette rentrée d’hiver est éclairée par la parution chez P.O.L du très beau César et toi de Marianne Alphant. Centré et concentré autour de la figure de Jules César, ce puissant texte est une enquête archéologique, une exploration biographique, une tentative d’approche de César, du césarisme, de la fascination que le guerrier romain a pu exercer au fil des siècles jusqu’à nous. A partir des restes de l’histoire, dans les trous du texte latin, Marianne Alphant se saisit de César pour mener une remarquable réflexion sur les fragments du temps présent et passé. Diacritik ne pouvait manquer d’aller à la rencontre de l’écrivaine le temps d’un grand entretien.

Surie Eckstein est une femme empêchée : elle a 57 ans, dix enfants, elle se pensait ménopausée et apprend qu’elle est enceinte de jumeaux, 13 ans après sa dernière grossesse. Il lui est impossible de même imaginer avorter, elle appartient à la communauté juive hassidique de Brooklyn. Comment vivre avec ce corps qui semble lui échapper ou lui rappeler qu’il est sien ? Avec Division Avenue, Goldie Goldbloom signe un exceptionnel portrait de femme, tout en nuances et empathie, un roman qui est une véritable parabole sur les impasses que créent en nous nos croyances et silences et sur le long chemin pour tenter de s’en libérer.

En trente-six haltes d’inégale longueur, Claro, dans La Maison indigène, entraîne le lecteur dans une promenade socio-culturelle et politique – même si le politique est soigneusement lissé hors du champ de l’écriture –, de l’Alger des années 30 jusqu’à la fin de la colonisation, autour d’une « maison » aux noms changeants dont le texte juvénile de Camus, en 1933, a fixé l’appellation en « La Maison mauresque ». Vingt ans auparavant, le romancier algérien, Nourredine Saadi, publiait La Maison de lumière, choisissant aussi comme actrice principale de sa fiction une maison… mauresque à la périphérie d’Alger cette fois et non à la périphérie de la Casbah, blason de la profondeur historique de la ville. À travers l’histoire de Miramar, de ses bâtisseurs, de ses habitants et de ses gardiens, c’est une part de l’histoire de l’Algérie que découvrait le lecteur, depuis la période ottomane jusqu’au XXe siècle.

De Terre liquide, le premier roman si singulier de Raphaela Edelbauer, Olivier Mannoni, son traducteur en français, dit qu’il s’agit d’« une véritable psychanalyse historique » comme de la mise en récit du passé nazi de l’Autriche. La petite ville de Groß-Einland, dans laquelle la narratrice voudrait faire enterrer ses parents, figure en effet toutes les poches de non-dit d’un sol, les trous béants de son Histoire. Raphaela Edelbauer donne forme au tabou, dans un roman proprement sidérant qui mêle burlesque et cauchemar, imaginaire débridé et lecture au vitriol de nos silences coupables.

Inviter un artiste à reprendre Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, c’est le pari réussi des éditions Calmann-Lévy. Pour ce roman graphique, Damien MacDonald, a taillé dans le texte en conservant les mots exacts de Victor Hugo. En revanche, il a traité le dessin avec audace, créant ainsi des planches qui s’affranchissent des cadres de la BD classique. Damien MacDonald est un artiste franco-écossais diplômé de philosophie et d’histoire de l’art.

Avec Bilan métaphysique après Auschwitz, Didier Durmarque s’efforce de comprendre, en quelques pages resserrées, comment Auschwitz impose un questionnement métaphysique auquel la littérature nous donne accès. Il ne s’agit pas, pour l’essayiste, de valider ou non l’existence de Dieu mais de se demander pourquoi l’idée de Dieu mérite d’être réinterrogée après Auschwitz. Or poser cette question revient, inévitablement, à en formuler une autre : « qu’est-ce que l’homme ? ».

Splendide, émouvant et troublant de beauté : tels sont les quelques mots qui viennent à la lecture de La Fille du Bois d’Anne Maurel qui vient de paraître chez Verdier. Dans une langue qui rend l’émotion sans jamais céder au lyrisme, en mettant un point d’honneur à refuser toute emphase, Anne Maurel revient, en ce premier récit, sur le destin de son grand-père. Davantage figure que personnage, le grand-père est le cœur nu et noir, sans cesse dérobé, détaché de toute archive, d’un récit vocal qui impose Anne Maurel comme la grande révélation de cette rentrée. Diacritik ne pouvait manquer d’aller à sa rencontre le temps d’un grand entretien.

Philosophie Magazine inaugure son année 2021 par une livraison spéciale qui reprend 21 articles parus dans la presse internationale en 2020 et qui traitaient, à travers les textes de philosophes et de spécialistes des sciences humaines, de l’actualité dans le monde. Or, ce fut, et c’est peu de le dire, une actualité envahissante et douloureuse. Signalons que les articles retenus ont été sélectionnés par Martin Legros, Octave Larmagnac-Mattheron et Julie Davidoux. Et ceux-ci ont réussi à constituer un ensemble varié et prestigieux, avec quelques grands noms mais aussi l’un ou l’autre oubli (on pense à une Vinciane Despret, proche de Bruno Latour et dont le discours sur le règne animal incite à voir le monde autrement).

Mercy, petite ville de l’Oklahoma, est ravagée par une tornade de catégorie 5 : les orphelins McCloud deviennent l’image médiatique de la tragédie. Darlene, l’aînée des enfants, doit sacrifier son avenir pour élever la fratrie mais Tucker, ne supportant plus la pression médiatique et les déséquilibres du monde, prend la fuite, entraînant bientôt sa plus jeune sœur, Cora, neuf ans, dans un road trip vers l’Ouest qui est, de fait, une expédition punitive contre ceux (organisations comme humains) qui maltraitent les animaux.

En 2009, Lilian Thuram a fait paraître Mes Étoiles noires. Il y égrenait les figures qui ont été pour lui des modèles, « de Lucy à Barack Obama » : une entreprise de lutte contre le racisme en augmentant nos savoirs et nos imaginaires. Dix ans plus tard, c’est sous un autre angle qu’il poursuit cette percée à partir d’une inversion de la question. « Qu’est-ce que c’est être Blanc ? ».

Mécanique de la chute de Seth Greenland paraît en poche aujourd’hui, cinquième roman d’un auteur fidèlement publié chez Liana Levi dans des traductions de Jean Esch. L’histoire commence alors qu’Obama achève son premier mandat et, dans des pages magistrales, Seth Greenland prend le pouls d’une Amérique contemporaine en fragile équilibre sur ses conflits interne, il bâtit sa fresque narrative à mesure que s’écroule l’empire financier bâti par Harold Jay Gladstone, en une comédie humaine et sociale qui tient tout autant de Balzac que du Tom Wolfe du Bûcher des vanités.

Cette fois encore, il nous faudra passer par quelques sentiers plus ou moins privés du terrain vague, là où sont déposés nos souvenirs. Le 7 janvier, j’ai subi une anesthésie générale. Rien que de très banal de nos jours. Une semaine plus tard, tentant de rendre compte de quelques lectures achevées peu avant cette opération, je constate que si la plupart d’entre elles me restent encore assez précisément en mémoire, la dernière, effectuée la veille et l’avant-veille de cette opération, s’est quasiment effacée : de ces quelques heures de lecture ne demeure qu’une vague impression, plutôt positive d’ailleurs ; mais pas la moindre trace de quelque chose de concret.