Peut-on dresser un « bilan métaphysique après Auschwitz » ?

Avec Bilan métaphysique après Auschwitz, Didier Durmarque s’efforce de comprendre, en quelques pages resserrées, comment Auschwitz impose un questionnement métaphysique auquel la littérature nous donne accès. Il ne s’agit pas, pour l’essayiste, de valider ou non l’existence de Dieu mais de se demander pourquoi l’idée de Dieu mérite d’être réinterrogée après Auschwitz. Or poser cette question revient, inévitablement, à en formuler une autre : « qu’est-ce que l’homme ? ».

Le projet est assurément ambitieux, pour ne pas dire colossal. Bien d’autres s’y sont essayés. Mais au lieu de s’engager dans un travail encyclopédique, Didier Durmarque a choisi de changer d’échelle, en ne posant cette immense question qu’à la littérature. Et plus exactement, à quatre écrivains, qualifiés d’écrivains incandescents. Robert Antelme, Piotr Rawicz, Yitzhak Katzenelson, Imre Kertész : des écrivains dont l’œuvre porte cette brûlure métaphysique, des écrivains qui nous la transmettent et nous la font éprouver. Certes tous ces auteurs ne peuvent pas être mis en regard sans précaution. Parmi eux, Antelme est un déporté politique qui n’a pas connu Auschwitz quand les trois autres sont des écrivains juifs qui ont été directement visés par la politique d’extermination nazie. Katzenelson a rédigé ses deux œuvres monumentales, son Journal du camp de Vittel et Le Chant du peuple juif assassiné, avant d’être déporté à Auschwitz, et Le Sang du ciel de Rawicz ne porte pas sur les camps. Mais Auschwitz est ici utilisé en tant que métonymie qui ne désigne pas seulement le camp lui-même mais l’ensemble du processus d’anéantissement.

Didier Durmarque identifie dès lors chez ces auteurs quatre formes d’incandescence différentes. Qu’elle s’exprime dans les creux du texte (Antelme), qu’elle jaillisse d’une écriture emportée (Rawicz), qu’elle se dise dans la froideur d’un style qui tente de contenir sa propre folie (Katzenelson) ou qu’elle s’empare de la pensée (Kertész), l’incandescence de ces écrivains est aux prises, comme l’essai lui-même, avec des questions qui les dépasse.

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Face à la démesure du « bilan métaphysique » que le texte souhaiterait établir, Didier Durmarque a donc opté pour quatre lectures rapprochées d’œuvres qu’il invite à redécouvrir.

Le chapitre consacré à L’Espèce humaine d’Antelme tourne tout entier autour d’un unique et bref passage qui ouvre une sorte de brèche à l’intérieur du texte : « On peut brûler des enfants sans que la nuit remue. Elle est immobile autour de nous, qui sommes enfermés dans l’église. Les étoiles sont calmes aussi, au-dessus de nous. Mais ce calme, cette immobilité ne sont ni l’essence ni le symbole d’une vérité préférable. Ils sont le scandale de l’indifférence dernière. Plus que d’autres, cette nuit-là était effrayante. J’étais seul entre le mur de l’église et la baraque des SS, l’urine fumait, j’étais vivant. Il fallait le croire. Encore une fois, j’ai regardé en l’air. J’ai pensé que j’étais peut-être seul alors à regarder la nuit ainsi. Dans la fumée de l’urine, sous le vide, dans l’effroi, c’était le bonheur. C’est sans doute ainsi qu’il faut dire : cette nuit était belle. »

Passage magnifique qui dit la confrontation entre l’immensité du monde et l’horreur du camp, entre la beauté de la création et la misère de l’homme. Le témoin du mal humain fait face à l’infini du monde, l’angoisse métaphysique s’introduit dans l’univers du camp et, malgré tout, ces lignes célèbrent l’acte d’exister et d’être conscient de soi. Cette scène, aux résonances pascaliennes, est considérée par Didier Durmarque comme le pli et le sommet métaphysiques de l’œuvre d’Antelme. Le pli, au sens que Deleuze donne à ce terme, c’est-à-dire cette épaisseur sémantique cachée qu’il s’agirait de dévoiler et de déplier, cet endroit où le sens s’altère et se renouvelle. Car dans ce passage, ce sont bien les accents métaphysiques du texte qui s’imposent, alors que, partout ailleurs, L’Espèce humaine relève d’une réflexion d’ordre anthropologique sur la résistance de l’humain à la déshumanisation.

Chez Rawicz, la dimension métaphysique de l’œuvre se noue à la tradition talmudique et elle a cette étrange particularité d’être revitalisée par l’humour noir et par une sexualité provocante. Chez Katzenelson, c’est dans le passage du Journal du camp de Vittel au Chant du peuple juif assassiné que l’essayiste repère les inflexions métaphysiques de l’œuvre. Au bord de la folie, du désespoir et du silence, dont le Journal fait état, Katzenelson parvient à les surmonter grâce à la poésie. Chez Kertész, l’incandescence métaphysique se loge à l’intérieur d’une pensée radicale qui conduit l’essayiste à considérer l’écrivain comme le premier philosophe de la Shoah.

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Rédigé dans un style incisif et clair, Bilan métaphysique après Auschwitz met ainsi la philosophie au service de la littérature et de la lecture des textes. Il s’agit d’un essai, au sens plein du terme, c’est-à-dire d’une pensée qui fraye son chemin, qui tâtonne, qui s’essaye et qui est à l’essai. C’est bien pourquoi il est finalement difficile de le considérer comme un véritable « bilan métaphysique ». De sorte qu’il nous invite peut-être à poser une autre question : est-il simplement possible de dresser un tel bilan ? Et peut-on même demander à la littérature de s’en charger ? Cela n’est pas certain. Car le propre de sa pensée n’est pas de procéder à des synthèses, des développements, des démonstrations ou de résoudre des problèmes. La littérature a cette capacité de se mouvoir dans des contradictions et de les supporter. Elle questionne plus qu’elle n’affirme. Elle est une force d’inquiétude plus que ce qui prodigue des certitudes. Les lectures rapprochées qui rythment l’essai le confirment : les œuvres d’Antelme, de Rawicz, de Katzenelson et de Kertész demeurent singulières et ne nous fournissent aucun bilan, aucune synthèse, aucune pensée qui pourrait former un système. Et c’est certainement là ce qu’elles ont de plus précieux à nous dire : l’œuvre qui est issue de l’extermination ne peut pas et ne doit pas faire système. Aussi doit-on voir que la réussite du texte de Didier Durmarque tient à sa façon singulière de ne pas souscrire au programme qu’il se fixe : en ne dressant pas vraiment de bilan métaphysique complet et définitif, il rend hommage aux plis des œuvres qui leur permettent de déployer le sens sans le clore.

Didier Durmarque, Bilan métaphysique après Auschwitz, éditions Ovadia, octobre 2020, 16 €