Joseph Fritzl est un monstre et chacun d’entre nous. « Ingénieur spécialisé en matériaux de construction », il se rêve l’inventeur d’une « nouvelle race de béton (…) léger et robuste comme le titane » mais c’est une cave qu’il concevra, y enfermant sa fille (et les enfants qu’il lui donne) pendant 24 ans… L’horreur du fait divers, « affaire cruelle à base de viol et d’enfants séquestrés » a défrayé la chronique en 2008-2009, pourtant Fritzl est un homme ordinaire, un quidam, comme le décrit un psychiatre : « il n’était ni schizophrène, ni paranoïaque, ni même dépressif ». « Un homme très banal », conclut l’expert, corroborant les autres diagnostiques psychiatriques, « un petit homme ennuyeux et gris qui se fondait dans la foule des braves gens et des salauds ordinaires dont chacun contribue à grossir la cohorte », « un patient sans épaisseur, sans vie intérieure, aucun intérêt ».

La littérature, Barthes l’a montré, se renouvelle sous le double signe de l’épuisement et de la saturation : en « éternel sursis », « fascinée par des zones d’infra ou d’ultra-langage », par les fragments pour dire le chaos du contemporain, par une forme d’ironisation des choses, des êtres et des formes, telle est sa manière, sans doute, de redéployer l’aventure du sens. A l’unité linéaire se substitue la microfiction, cette « tierce forme, ni Essai, ni Roman » qu’évoquait Barthes dans Le Bruissement de la langue, cette Fragmentation d’un lieu commun, pour reprendre le titre d’un livre de Jane Sautière (2003).
Ce « procès » est la définition même de la littérature, telle que l’énonce Barthes, toujours, en lien avec la « structure du fait divers », la littérature comme « monde du sens » et non « monde de la signification », « dialectique du sens et de la signification » qu’illustre le fait divers dans le procès qu’il intente au réel et à sa représentation, dans « l’ambiguïté du rationnel et de l’irrationnel, de l’intelligible et de l’insondable » qu’il in- et dé-forme (« Structure du fait divers », Médiations, 1962).

Jauffret Cannibales

Dans Cannibales de Régis Jauffret, tout dialogue : deux femmes d’abord, Noémie, vingt-quatre ans qui vient de quitter Geoffrey, et la mère de ce dernier, Jeanne, à laquelle Noémie écrit pour lui expliquer pour quelle raison elle a quitté son fils— « les hommes ne savent pas mâcher les ruptures et les avaler sagement comme une bouillie ». Mais la correspondance se déploie en éventail, et c’est tout le roman, intégralement épistolaire, qui tournoie autour de ce centre absent, Geoffrey, dont le prénom se mue en chiffre et mononyme transparent (Jauffret) et se dissémine en signes.

Régis Jauffret Cannibales
A travers les lettres de trois personnages, Noémie 24 ans qui vient de plaquer Geoffrey 52 ans et écrit à Jeanne 85 ans, la mère de Geoffrey, pour s’en expliquer, se tissent, sur plus de quinze ans, des liens diaboliques, se fomentent des projets anthropophages… On retrouve là l’excès, le cynisme, la vision noire des rapports humains, la folie ravageuse des personnages d’un Régis Jauffret [Geoffrey ?] malaxant, triturant son sujet depuis longtemps, depuis Clémence Picot ou Univers, univers en passant par Asile de fous et Microfictions.

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Du 10 au 13 mars, a eu lieu la quatrième édition du Festival Atlantide à Nantes, festival des littératures, les mots du monde à Nantes, au Lieu unique et dans toute la ville. Depuis 4 ans le festival est proposé par le lieu unique, scène nationale de Nantes et La Cité, le Centre des Congrès de Nantes. Il est présidé par Alberto Manguel, le romancier d’origine argentine, incroyable lecteur à la bibliothèque de plus de 30 000 livres. Le festival a donc cette particularité d’inviter des auteurs du monde entier, et plus notable encore, de n’être pas dans une course à l’actualité.