Abby Geni : « L’homme est l’animal qui raconte des histoires » (Zoomania)

Mercy, petite ville de l’Oklahoma, est ravagée par une tornade de catégorie 5 : les orphelins McCloud deviennent l’image médiatique de la tragédie. Darlene, l’aînée des enfants, doit sacrifier son avenir pour élever la fratrie mais Tucker, ne supportant plus la pression médiatique et les déséquilibres du monde, prend la fuite, entraînant bientôt sa plus jeune sœur, Cora, neuf ans, dans un road trip vers l’Ouest qui est, de fait, une expédition punitive contre ceux (organisations comme humains) qui maltraitent les animaux. Sur cette trame, Abby Geni construit un roman proprement halluciné et hallucinant, de la scène apocalyptique de l’ouragan aux conséquences de la cavale de Tucker et Cora, des années plus tard. Son roman interroge non seulement le rapport des humains aux non-humains et à leur sol mais plus largement la notion d’amour, quand il peut conduire à toutes les violences.

Reprenons. Cora a six ans, elle fait la sieste un samedi de printemps quand le vent la réveille. Elle voit le ciel « imprégné d’une nouvelle couleur. Jade mouillée. Soupe de pois cassés. Pierre moussue ». L’air est « comme un patchwork de détritus volants ». En urgence il faut sauver la ferme, les chevaux et la chèvre avant de se terrer dans le refuge anti-tornade du sous-sol. Mais tous n’en auront pas le temps, le père ne parvient pas à rejoindre ses enfants et Darlène refuse que Tucker sorte du bunker pour tenter de le sauver. Cora se souvient de « ce jour-là, cet orage, la calamité qui déclencha tout le reste, tous les événements étranges et terribles qui viendraient ensuite. (…) Six ans, encore pleine d’espoir, je ne comprenais pas que mon père et la maison, que la ferme et tous nos animaux avaient disparu ».

Darlene, Jane, Tucker et Cora vivent désormais dans une caravane, même si Darlene préfère dire « mobile home en dur », expression « manifestement contradictoire » mais « plus chic ». Seuls les mots peuvent les sauver de la catastrophe, de la crise multiple qui en découle. Darlene, 18 ans, « portant le monde sur ses épaules », a dû renoncer à sa rentrée universitaire pour élever les plus petits, elle a cédé aux sirènes des médias qui cherchaient un symbole à leur « analyse salace et exhaustive d’une catastrophe naturelle illustrée par un maximum de photos racoleuses ». Les « quatre orphelins, sans domicile ni ressources » sont parfaits, photogéniques et pathétiques à souhait. Darlene vend photos et interviews aux journaux, l’argent leur permet de survivre, comme les denrées tout juste périmées qu’elle rapporte du supermarché dans lequel elle travaille désormais. Mais les habitants de Mercy apprécient peu cette exposition médiatique, les McCloud sont ostracisés et il leur faut faire le deuil d’un père dont le corps n’a jamais été retrouvé, participer à des messes du souvenir alors que leur peine est intime, qu’elle n’a que faire des hommages nationaux et autres démonstrations collectives. Comment être soi et se reconstruire quand tout vous expose et que votre propre histoire vous est confisquée ?

C’est dans ce vide saturé que Cora grandit, avec les photos de ses parents sauvés de la tornade, l’agitation des adultes, la révolte toujours plus dure de Tucker qui finit par abandonner ses sœurs et fuguer. Le quotidien doit pourtant reprendre son cours, chaotique, dans la cellule de survie de la caravane, malgré les questions en suspens, la solitude si dense de Cora qui se pensait si proche de ce frère qui ne lui a rien confié avant de disparaître. Soudain la terre tremble, l’usine voisine, Jolly Cosmetics, a explosé. Il devient très vite évident qu’une bombe artisanale a causé les dégâts, quelqu’un a libéré tous les animaux sur lesquels étaient pratiqués des tests. L’enquête avance, du sang humain est retrouvé sur les lieux, celui du poseur de bombe dont un portrait-robot est bientôt diffusé.

C’est alors que Tucker revient et retrouve Cora seule dans la caravane, il est gravement blessé, il demande à sa sœur de fuir avec lui, « toi et personne d’autre ». Les deux gamins se réfugient de longues semaines dans le bunker anti-tornade de leur maison envolée, au cœur de leur ancien quartier à l’abandon, le temps que Tucker se retape et que les recherches se tassent. Tucker explique à Cora, qui a désormais neuf ans, pourquoi il a posé la bombe, il lui dit l’atrocité des expériences sur les rats, les lapins et les singes, ces « êtres sensibles » qu’il a libérés, il lui dit sa haine de la passivité des adultes, du « grand n’importe quoi humain », le poids de l’habitude et de l’indifférence qu’il refuse, le réveil nécessaire à coups de bombes. Il lui explique l’anthropocène, la sixième extinction de masse, les catastrophes climatiques qui sont des signaux d’alarme, puisqu’elles ne sont pas seulement dues à la nature mais bien à la main de l’homme. Puis Tucker et Cora font un « pacte de sang » et taillent la route, vers l’ouest, voilà Cora « emportée par une autre tornade, un courant d’air trop puissant et irrésistible », son frère et ses discours. « Il y a une raison à tout ce qui arrive (…). Les animaux perdent leur maison et leur famille tout le temps. Les êtres humains apparaissent et leur prennent tout. C’est ça l’extinction de masse. Et c’est ce qui s’est passé pour nous aussi. La tornade a tout pris. Tu vois ? On l’a vécu (…). Maintenant, on sait ».

Les différents mouvements du roman alternent entre les chapitres centrés sur la caravane (et l’enquête qui piétine) et ceux qui suivent la course folle de Tucker et Cora. Elle n’est pas seulement une fuite en avant mais bien une action directe contre des entreprises et des hommes qui exploitent les animaux. La puissance du roman d’Abby Geni, admirablement rendue en français par la traduction de Céline Leroy qui épouse son rythme et ses pulsations, ses embardées comme ses moments de sonde des plis les plus intimes des personnages, est liée non seulement au récit de présences contrastées au monde mais surtout à son refus farouche de tout manichéisme ou de toute adhésion sans recul à une cause.

C’est, d’abord, la complexité d’un lieu qui est le sujet de Zoomania, Mercy et son cimetière dont les morts sont plus anciens que l’Oklahoma lui-même puisqu’ici reposent « les victimes de la course à la terre ». Dans ces pages, le lecteur découvre, par touches et strates, l’histoire d’un État qui s’est construit sur l’extraction des richesses de son sol, quel qu’en soit le prix environnemental. C’est aussi un État traversé par la violence des ouragans et tornades, un État qui a payé son tribut de sang, celui de la conquête du territoire, celui des guerres mais aussi des attentats, avec l’explosion du Murrah Building en 1995, « effondré comme un glacier qui vêle ». C’est encore le portrait de ses habitants, avec les McCloud mais aussi Roy qui enquête sur Tucker et l’explosion de Jolly Cosmetics.

À travers tous, Abby Geni interroge les liens délicats, complexes, de l’amour et du deuil, de l’amour comme survie, de l’amour comme violence mais aussi les récits comme constructions et fictions critiques, ceux de leur « légende » que Tucker raconte à sa sœur finissant par vivre « à moitié dans un royaume d’histoires », ceux que bâtissent les médias et les séries, celui qu’Abby Geni leur oppose. Tout est urgence dans ce roman qui refuse les résolutions simples et univoques aux interrogations qu’il soulève, à l’image de Cora, « question sans réponse ». D’une incroyable densité poétique, mêlant la candeur de l’enfant et les réponses décevantes des adultes, le monde comme il va et comme on voudrait le voir tourner, Zoomania nous saisit et ne nous lâche plus. Les images folles et terribles des animaux libérés du Zoo de Los Angeles par les Bonnie and Clyde de la cause animale hanteront longtemps la ville comme l’imaginaire des lecteurs.

Abby Geni, Zoomania, traduit de l’anglais (USA) par Céline Leroy, Actes Sud, janvier 2021, 368 p., 23 €