Les montages documentaires de Muriel Pic : En regardant le sang des bêtes

Muriel Pic

Le goût de l’archive et le parti-pris du document ont fortement marqué l’esthétique contemporaine : dans le sillage des pratiques surréalistes et de la revue Documents, l’écrivain contemporain travaille volontiers avec des matériaux hétérogènes, sur le mode du collage et du montage, pour réinvestir avec force critique des supports antérieurs, les subvertir ou les investir sur le mode imaginaire. Ils tournent là le dos à toute illusion factographique, pour mettre en scène le trajet toujours indirect pour accéder au monde : une traversée documentaire, à travers une épaisseur de papiers, un murmure de témoignages, une collection photographique. Le second volume de Devenirs du roman, orchestré par le collectif Inculte, l’avait bien marqué dès 2014 : « Nombre d’œuvres littéraires contemporaines font un usage singulier de ressources documentaires : connaissances multiples, faits divers, vies d’hommes et de femmes illustres comme anonymes… Elles perturbent ainsi les répartitions traditionnelles entre document et imaginaire. »

Cette perturbation des frontières et des champs est à l’œuvre dans le travail mené par Muriel Pic. Docteure de l’EHESS, auteure de plusieurs essais sur W.G. Sebald ou Walter Benjamin, elle réinvestit leurs dispositifs esthétiques au sein d’une œuvre poétique résolument documentaire. Elle publie chez Macula en 2016 Élégies documentaires, et en 2017 En regardant le sang des bêtes chez un éditeur lyonnais, Trente-trois morceaux. Les deux livres ont en partage, malgré des tonalités et des formes singulières, un même art du montage : alternent en permanence descriptions de documents visuels, reproductions d’archives, citations et traductions, réminiscences autobiographiques. C’est là penser le livre comme une table de montage, que dévoilent les dernières pages de chaque livre : liste des citations, référence des images, dévoilement des saisies autobiographiques. Réserver pour les dernières pages ces références et ces renvois, c’est pour Muriel Pic préserver la fluidité d’un texte où les énonciations s’enchaînent de manière continue sans distinction de voix, où les images se fondent les unes dans les autres. Car si le montage travaille à partir de fragments discontinus prélevés dans la bibliothèque ou dans les archives, il s’agit de permettre au lecteur de recréer d’invisibles passerelles, de retrouver des liens en latence.

En regardant le sang des bêtes revient sur le film de Franju de 1949, consacré aux abattoirs : le film donne au livre son rythme. Car le livre, qui épouse le mouvement du film, est scandé de bout en bout par les évocations de plans : le documentaire de Franju donne à ce montage documentaire la dynamique d’un mouvement narratif, la fluidité d’un enchaînement. Cette ligne filmique est la basse continue à partir de laquelle essaiment souvenirs et citations, bribes d’essais et commentaires critiques. Le film compose en effet une ligne exploratoire, pour revisiter les travées de la bibliothèque (La Rochefoucauld, Michel Leiris ou Henri Michaux) ou sonder la mémoire personnelle : c’est la présence animale en nos vies ordinaires qu’il s’agit de traquer et le mouvement historique qui a rendu invisibles jusqu’à peu les massacres des abattoirs. Muriel Pic précise sa pratique, fortement nourrie des travaux d’Aby Warburg et de Georges Didi-Huberman qu’elle connaît bien : choix critique des matériaux, alternance de fragments hétérogènes, esthétique du contrepoint, exactitude du prélèvement, sources savantes et populaires. Une telle pensée du montage fait signe vers un art de la constellation, une mise en réseau des fragments, pour solliciter la capacité du lecteur à « révéler ce qui est latent » : susciter une connaissance par le montage.

Le livre témoigne d’un tournant documentaire de la culture, qui traverse à partir du cinéma et de la photographie, le théâtre, la danse, la bande dessinée ou la littérature. C’est ce tournant que marque résolument le fort livre de Muriel Pic, qui revendique en postface la référence au théâtre documentaire de Peter Weiss : contre les formes de la culture de masse, l’art documentaire est une sollicitation pour que chaque citoyen fasse sa propre enquête, à partir des pièces à conviction et des supports mis en scène. Voilà pourquoi Muriel Pic associe ainsi en permanence forme documentaire et enquête : l’enquête de l’auteure à travers l’épaisseur des archives et les souvenirs ténus, à ramener à la mémoire ; celle du lecteur invité à faire des liens et traquer les analogies.

Muriel Pic © Alan Eglinton

La conclusion reste en réserve cependant, car cet art, note-t-elle à juste titre, est critique, non pas idéologique. L’enquête, c’est donc d’une part la collecte documentaire et la pratique de montage, mais aussi la dynamique de réception, la saisie interprétative. En regardant le sang des bêtes : le titre le dit bien, il s’agit de consigner les phénomènes mentaux (d’association et d’exploration) que l’on éprouve au visionnage d’un documentaire. Dire la constellation de pensée, le foisonnement discursif, la stupéfaction hébétée aussi devant le sang animal. C’est bien ce que souligne Lionel Ruffel, « le documentaire ne peut être conçu que comme un travail d’élaboration, de construction d’un sens et pas comme l’enregistrement d’un réel déjà donné. »

Muriel Pic, En regardant le sang des bêtes, Éditions Trente-trois morceaux, avril 2017, 88 p., 16 €