1Book1Day : Anne Savelli « Décor Lafayette »

« La logique est autre ». Les pages finales présentant le projet général dans lequel s’inscrit Décor Lafayette d’Anne Savelli l’illustrent : premier livre publié d’une série de trois (Décor Daguerre, au centre et Dita Kepler, en toute fin, deux écritures en cours).capture-d_ecc81cran-2015-06-29-acc80-09-12-40

« Même droite, la route inclut sa dérive, on le sait ». Droite, la rue Lafayette qui nous mène de la rotonde de la place Stalingrad aux grands magasins, au rythme des pas d’une flâneuse. Marche et détours, série de « on y revient » autant géographiques que narratifs, pas cadencé ou ralenti, stases, mouvements.

« Vas-y, promène toi », adresse autant à cette passante qu’au lecteur, invitation au voyage dans un tableau parisien, une traversée, de la place populaire au luxe tapageur des grands magasins, en passant par un pont, des gares, des cafés. La flâneuse arpente comme l’écrivain : elle marche, mesure, se mesure au décor, comme Jules Védrines qui réalisa l’impossible — poser son avion sur le toit des Galeries Lafayette, en 1919.

« Allons-y ». La flâneuse et Anne Savelli à sa (pour)suite comptent et content, empruntent dans tous les sens du verbe : parcourir une rue, prélever des instants ou des récits existants de ce Paris. Zola bien sûr, convoqué mais dépassé. Au Bonheur des dames, de livre devient magasin de tissus africains, déplacé pour l’occasion d’une artère adjacente à la rue Lafayette, incarnation de cette distanciation nécessaire à la saisie du décor, au rendu du génie du lieu.

plans8Butor donc, le Balzac des galeries de bois, Baudelaire — pour Paris, « la rue assourdissante autour » de la passante, peut-être aussi la transformation d’une forme de laideur en beauté, de la boue en or (mais plutôt le Genet de Notre-Dame des Fleurs, nous répond Anne Savelli). Du Bonheur des Dames à Notre-Dame des Fleurs, en passant par Breton, la rue Lafayette de Nadja, omniprésente dans son absence. Et, au-delà de la littérature, le cinéma — le pont Lafayette de Jean Rouch, William Klein et Simone Signoret en reportage dans les grands magasins, Fellini—, la musique (Moby, Natural Blues). Mais inutile de repérer ces (pré)textes, assure Anne Savelli.

© Anne Savelli
© Anne Savelli

Mots d’ordre : liberté et désir. De la contrainte (géographique) naît l’absolue liberté narrative. Explorer le lieu pour l’excéder, le voir autrement. Du réel au fantasme, d’hier à aujourd’hui. Vers l’ailleurs. « L’inconnu, le voilà : est chargé de présents ». Le lieu déborde d’hypothèses, de possibles :

Nous, de notre côté, poursuivons vers les grands magasins. Il ne s’agit pas de faire des courses, d’y aller vraiment, on l’aura compris. Il s’agit de lancer une phrase, la plus anodine possible, et de voir jusqu’où elle conduit.

Désir de se trouver en marchant, de se chercher dans les rayons du grand magasin, la cabine d’essayage, désir de découverte dans un récit qui ne s’offre que pour mieux se refuser, pleinement là et pourtant fuyant. La dernière ligne franchie, un index offre un nouveau parcours, une lecture autre, cette fois thématique, sur le mode de l’hypertexte des livres numériques, découverte tabulaire et non plus linéaire. « Même droite, la route inclut sa dérive, on le sait ».

Qu’est donc ce texte alors ? Un inventaire, une collection, un recueil de récits, d’objets, une bibliothèque. Un livre papier traversé de cartes, de pages blanches qui prolongent le désir, invite à chercher en soi, un livre papier qui réussit le tour de force d’intégrer les codes du texte numérique. Un poème pour sa prose rythmé, scandé qui épouse pas et regards, colères et urgences. Un récit mais surtout pas un roman, personnages anonymes, abstraits, figures du désir de soi et de l’autre.

Un livre singulier qui donne à entendre une voix unique, une des plus fortes de la littérature française contemporaine. Une voix, sans doute est-ce la clé. Qui offre et refuse, montre et cache. À l’image de cet entretien filmé en février 2013 (pour Mediapart), Anne Savelli présente dans sa voix, cachée sous les photographies qui ont accompagné son projet d’écriture. Invitant à une découverte par l’image et le son de ce livre tout entier centré sur le désir, le masculin et le féminin. Avec en épicentre et aimant, le lieu unique, le grand magasin, incarnation de nos paradoxes contemporains, « magasin de fiction (ou magafiction, pièce secrète) ».

Anne Savelli travaille sur les envers : du lieu, du texte, un « qui suis-je ? » qui rappelle Breton, encore : être et venir après, affirmer sa présence, dire la « machinerie complexe » du monde dans ces lieux qui sont autant des mythologies que le réel le plus concret, une rue, un grand magasin. « Décor : Selon le dictionnaire, tout et l’inverse. L’arrière-plan et le monde entier ».

© Anne Savelli
© Anne Savelli

Le monde est dans Décor Lafayette : vous, moi, le passé comme le présent, l’ici et l’ailleurs. Anne Savelli se mêle de tout, à tout. Et prend le risque d’« y aller, vraiment, dans le décor ».

Suivez-la. Vous n’en reviendrez pas.

Anne Savelli, Décor Lafayette, Inculte, 2013, 247 p., 15 € 90

Lecture d’un extrait du livre par Anne Savelli :

Toutes les photographies des vidéos sont signées Anne Savelli — hors deux séquences montrant Prévert par Robert Doisneau et des extraits du film de William Klein aux grands magasins. Ces entretiens ont été tournés pour Mediapart.
Les plans de la rue Lafayette ont été dessinés par Dominique Brenez.
Vous pouvez retrouver Décor Lafayette, des photographies, des textes d’Anne Savelli sur son site Internet