« Qui suis-je ? » : Anne Savelli, Décor Daguerre. Autobiographie d’un décor parisien

Décor Daguerre d’Anne Savelli se présente comme un livre « découpé en 75 parties », 75, comme l’année du film d’Agnès Varda, Daguerréotypes et 75, Seine et scène : une temporalité, un lieu soit un double rythme. Mais ce serait trop simple, tant tout, ici, est ligne de fuite, excursions et détours, depuis la rue Daguerre, tant tout est dialogues, avec Varda, avec un lieu, avec le lecteur et avec soi-même.
Après Décor Lafayette, Anne Savelli poursuit donc, pour notre plus grand bonheur, ses tentatives d’épuisement de lieux parisiens, des lieux depuis lesquels tout déborde, bifurque, irise, comprend d’autres présents et d’autres espaces. « Ce Décor Daguerre : quelques allers-retours dans l’immobilité de 1975. Dans ce qui n’a fait que tanguer, depuis ».

De toute façon, le grand référent, Daguerréotypes, daté de 1975, a été tourné en octobre et novembre 1974, il déborde lui-même de son cadre temporel puis de sa contrainte :
si Varda filme d’abord 20 numéros de la rue Daguerre, du 70 au 90, champ rendu possible par la ligne électrique qui alimentait sa caméra Super 16, en 2011 dans Agnès de-ci de-là Varda, elle promènera sa caméra numérique autour du monde.
Et en 2005, la cinéaste avait déjà filmé la rue recommencée, ses magasins en métamorphoses permanentes — Le Chardon bleu, parfumerie devenue galerie de photos puis restaurant libanais —, pour les bonus du DVD Daguerréotypes… L’espace de départ est déjà strates temporelles, feuilleté de moments et d’images, un réservoir inépuisable. Et puis, du décor de 1975, presque rien ne demeure, sinon l’épicerie, les commerçants de l’époque ont disparu et l’arbre de la cour, dont la silhouette et le tronc soutenaient le générique, est invisible, planqué dans une cour, invisible au passant de la rue Daguerre. Ainsi s’ouvre l’infini des possibles, donc le récit.

« Tout commence (tout commence sans cesse, on le voit bien) » : quelque chose échappe comme le temps fuit, comme les lieux changent. « Il s’agit donc de mêler cette fiction, l’année 75, à une autre fiction qui ne se donne pas comme telle : l’année 2013, celle où il s’agit d’écrire l’année 75. Oui, mais voilà : en 2013, les déplacements sont nombreux, les changements d’activités aussi. L’immobilisme, thème de Daguerréotypes si on en croit Varda, ne semble pas y avoir sa place ».

Les dates, les images de Varda, le lieu ne sont plus que pré-textes, archives d’un livre qui se déploie dans des notes renvoyant à des sites Internet, des dialogues et parenthèses, des chemins vers d’autres espaces numériques et immatériels, Décor Daguerre se déplie dans ses excursions et vers d’autres écritures, depuis des inventaires et collections. Décor Daguerre est la béance du « Qui suis-je ? » de Breton, dans tous les sens du verbe, suivre Varda et son film, arriver après, se définir depuis cette antériorité, tout en demeurant libre, sans attache, dans une irrévérence aussi, puisque l’autre lieu, le centre Cerise des Halles est le contrepoint, apparente résidence (d’écriture), quittée pour la rue Daguerre devenue obsession et tropisme, dans un nomadisme qui vaut art poétique. « C’est un court-circuit permanent », toute « cartographie » se doit d’être « réinventée » et le quotidien ré-enchanté par les rencontres, le hasard, les croisements, tout ce que la prose peut contenir et laisser déborder. La cartographie est ici (auto)biographie, fiction multiple, croisement des genres et des arts, refus des limites.

Réel et fiction de ce réel se télescopent, ouverture à une réécriture des lieux, des temporalités, des identités. Le roman, si Décor Daguerre est un roman, installation (serait plus juste, ou désinstallation d’ailleurs), ne peut se construire — soit s’édifier sans jamais s’achever ou se figer — que dans ces fuites et fugues, ce mouvement, ces déplacements.

Dans ce livre, tout est réseau et ramifications, bulles de sens comme sur le dessin de couverture, des échappées comme le refus de toute assignation, identitaire, géographique, temporelle ou générique. Chez Anne Savelli, toujours, la mise en question est refus têtu d’une réponse unique et simple. Décor Daguerre aurait pu être un livre linéaire, « ensemble fluide, à suivre sans se rappeler qu’on passe d’une phrase à l’autre, paragraphes huilés, lovés dans leurs chapitres », « un texte sans commentaires, sans parenthèses, décrochages divers. Sans brisure, sans cassure ». Vraiment ? « Non. on le sent bien, déjà ; ça ne tournera pas rond ». Et tant mieux.

L’écriture d’Anne Savelli est ce tremblement qui remue, profondément, la surface des choses, la trouble pour mieux la révéler. L’écriture un bain, comme le révélateur des photographies argentiques, une chambre claire. Écrire revient à donner à voir, autrement. A dire les angles et aspérités qui composent la linéarité apparente.  A (se) déplacer.

Et quand tout s’installe, puisque Décor Daguerre est là, tenu, lu, amplifié de ses échos à Décor Lafayette, lire revient à savoir que tout se déplacera encore puisque ces Décors sont un cycle, puisque l’errance jamais n’a de terme ou de point fixe ; elle étoile, composant de plaques en lieux, l’autobiographie d’un décor parisien et le portrait fragmenté, fragmentaire, volontairement instable et non installé, de son auteur. Et pour le lecteur, c’est un voyage, entre saisissement et magie, une dérive, de lieux en moments, d’échos en gravitations.
« La beauté, la laideur, la surprise nouvelles, le flux de l’un à l’autre et la transformation. (à rester sous les arbres, calfeutrée, en attente, sans attente, je suis plus libre que jamais). »

Anne Savelli, Décor Daguerre. Autobiographie d’un décor parisien, Editions de l’attente, mars 2017, 288 p., 21 € — Le site d’Anne Savelli