Delphine Bretesché : « Traverser, être traversée, peut-être est-ce ma façon d’habiter en poète ? » (Marseille, festin !)

Enthousiasmant, vivant et généreux : comment penser autre chose après avoir lu Marseille Festin ! de Delphine Bretesché qui vient de paraître aux toujours passionnantes éditions LansKine ? Dans ce poème continu sur Marseille, la poète nantaise déploie sa joie à explorer la ville, s’interroge sur la manière de l’habiter et d’être poète à la cité. Réflexion sur le foyer mais sur aussi la solitude provisoire, Marseille Festin ! est sans doute l’un des textes contemporains parmi les plus accomplis sur l’acte poétique de la résidence d’écrivain : ce qu’elle implique du vivant et de l’écriture. Autant de questions que Diacritik s’est empressé d’aller poser à Delphine Bretesché le temps d’un grand entretien.

Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre beau et enthousiasmant Marseille Festin ! On sait qu’il est né d’une résidence initiée et organisée par La Marelle dans cinq lieux différents de la cité phocéenne, répartis en cinq quartiers différents et cinq différents foyers. Pouvez-vous nous raconter les circonstances exactes qui ont présidé à cette résidence ? Comment s’est imposée à vous l’idée de faire de cette résidence un recueil qui a pris finalement la forme de Marseille Festin ! ? Était-ce l’un des impératifs de la résidence même ?

Je l’ai envoyé à plusieurs maisons d’édition. Catherine Tourné, que je remercie, m’a fait un retour enthousiaste à la fois sur le texte et le protocole. Elle a ouvert une collection, à l’intérieur de sa maison d’édition LansKine, dédiée à ce projet. C’est une belle opportunité pour proposer des résidences à l’international, avec publication à suivre, dès que la situation sanitaire le permettra : une collection de résidence La rencontre, festin donnant lieu à une collection de livres :  festin !

Le premier texte publié de cette collection est donc Marseille festin !. Québec festin ! sortira à l’occasion de ma prochaine résidence à Québec avec la Maison de la poésie de Nantes. C’est une résidence croisée en collaboration avec Rhizome, qui est un générateur de projets interdisciplinaires dont le cœur est littéraire. Nous l’imaginions en février 2021… ce sera un peu plus tard selon les conditions sanitaires. Festin ! devient un nom de famille… et chaque ville un prénom.

Ce qui s’impose de manière remarquable d’emblée dans Marseille Festin !, c’est combien, d’un lieu à l’autre, d’un quartier à un autre, et d’un individu à l’autre de Marseille, se dessine au creux de chaque poème un véritable art poétique de la résidence. Parmi vos poèmes, quelques vers paraissent s’imposer comme autant d’aphorismes chez vous et de devises de ce qui fonde l’intérêt poétique et puissamment chaleureux de la résidence d’écrivain. Par exemple : « Ne plus être chez / Être dans ».
Ma question sera ainsi la suivante : diriez-vous, tout d’abord, que la résidence telle que vous la pratiquez notamment ici consiste non pas uniquement à occuper un lieu mais à l’habiter pleinement ? Se l’approprier, l’habiter, comme Hölderlin, en poète : ne pas être chez les gens mais être avec eux : tisser une communauté ?

Merci pour cette lecture, oui, peut-être que l’occupation seule peut sonner « martiale » ? Quel était le cadre ? Une artiste reçue pendant une semaine, qui travaille, avec qui on échange et à qui on fait une place dans son frigo (pour sa nourriture). À Québec je logeais donc chez l’habitant·e mais j’avais un bureau où travailler dans la Maison de la littérature. À Marseille non. Le bureau était dans mes chambres ou dans les cafés. Je touchais du doigt l’immersion dont je rêvais. Je travaillais chaque semaine sur la semaine précédente. Je montais les sons de la semaine passée dans le lieu suivant. J’écrivais la semaine d’après ce qui s’était déroulé la semaine d’avant. Je ne notais rien. C’est le dessin qui était le journal, un journal dessiné qui se déroulait dans l’habitation. L’écriture fonctionnait avec le souvenir de ce qui s’était passé la semaine d’avant. Je découvrais des choses que je ne pensais pas avoir retenues, et cette surprise était importante. Si j’avais pris des notes je m’en serais tenue à ces notes, j’aurais comme pris du recul en même temps que se vivait l’action sans lui laisser le temps de se « déposer ». Là je m’en tenais à quelques fragments accrochés au tamis.

Traverser, être traversée : peut-être est-ce ma façon d’habiter en poète ? C’est-à-dire en mouvement. Tous les sens sont bouleversés. Chaque semaine vivre pleinement, en disponibilité à l’autre, aux lieux. Les sons de chaque rue chaque habitation sont très différents. Les draps ne sentent pas comme chez vous, certains parquets craquent, d’autres grincent, comment qualifier le son des tomettes descellées ? Où sont rangées les casseroles, de quelles couleurs sont les serviettes de toilette ? Allez-vous en pyjama dans la salle de bains le matin avec vos habits sous le bras ou vous habillez-vous pour vous déshabiller prendre votre douche et vous rhabiller ? Ne pas être à l’aise parfois et ce n’est pas grave. Découvrir qu’en deux jours le corps prend ses marques. Et découvrir l’angle aveugle de la résidence : quitter. En une semaine tellement de choses se passent lorsqu’il faut refaire sa valise se dire au revoir, remercier, partir l’émotion nous cueille. Le mot étreindre revient souvent. Il prend aujourd’hui un relief singulier.

Le tissage dont vous parliez est ressenti physiquement. Toutes mes résidences ont fait appel à ce tissage. J’aimerais revenir quelques années en arrière, en 2014 avec la commande publique Song-ligne, œuvre sonore pour le tramway du Mans que j’ai coréalisée. Un des axes qui nous a fait remporter l’appel d’offres était la proposition de nous installer au Mans pour y réaliser l’œuvre. Que cette œuvre soit le fruit d’une résidence, de la rencontre. Si je change votre canapé sans vous en avertir, que je le remplace par un beau canapé contemporain signé par un·e artiste vous le refuserez, il va vous gêner, il sera moins bien, rendez l’ancien. Si je m’entretiens avec vous plusieurs mois sur la future forme du nouveau canapé alors le jour de son arrivée, il y a une fête. En 2016 le tramway embarquait les voix des habitant·e·s recueillies en collèges, Ehpad, foyers de jeunes travailleurs, médiathèques… C’est un tissage en allant vers, une attention à la fois au territoire et à la création d’une œuvre en lien avec ses habitant·e·s. Je me souviens de Corcoué-sur-Logne, à 40 km de Nantes, invitée par L’esprit du lieu dirigé par Arnaud de la Cotte : arriver dans la résidence, un gîte en sortie de village, poser ses bagages, mon mari repart. Le tic-tac de l’horloge. Seule. J’ai imaginé un projet, une ligne de 2 000 bulbes de narcisses reliant la Logne petite rivière au cimetière, le maire s’inquiétait : est-ce que j’allais écrire ? C’est Perséphone aux jardins de sainte Radegonde chez Joca Seria et c’est aussi 90 personnes un après-midi d’automne à planter 2 000 bulbes en ligne que la mairie a financés, et qui chaque avril annoncent dans le paysage l’arrivée de Perséphone, la venue du printemps.

S’agissant toujours de la poétique de la résidence qui se dessine en creux de poème en poème, Marseille Festin ! témoigne ainsi comme d’un être-là de la résidence. Vous écrivez notamment qu’être en résidence, c’est accepter et vous précisez : « Accepter ce qui est là ». Être poète en résidence, c’est savoir s’ouvrir à l’acceptance : c’est l’accueil mais savoir procéder à une manière de double accueil comme en témoigne le double sens en français du mot « hôte », celui qui est reçu et celui qui reçoit. Est-ce là, selon vous, le sens le plus profond de la résidence poétique, une manière d’hospitalité partagée ?

Oui il y a ce double mouvement. Si je reprends ce que je disais Traverser/Être traversée, un mouvement à la fois dynamique et ancré. C’est le cœur du protocole de la résidence La rencontre, festin : être reçue, accueillie et accueillir à son tour, la parole les histoires, la vie. J’avais la sensation de me dépouiller du connu, des habitudes. Que reste-t-il ? Comment se rend-on disponible ? Il y a beaucoup de joie à la découverte de l’autre, de gratitude à partager un petit-déjeuner sur une table avec une personne que vous ne connaissiez pas trois jours avant, qui vous passe naturellement le beurre. En indonésien, Merci se dit Terima-Kasih (littéralement « Recevoir-Donner ») et l’on répond Sama-Sama (littéralement « Ensemble »). Cela fait écho au don/contre-don de Marcel Mauss. Il y a donc un troisième mouvement très important, qui donne sens aux deux autres. Celui de rendre. Ce mouvement-là est essentiel, et s’inscrit dans le temps. Il faut du temps pour faire circuler tout ce qui a été reçu, le faire fructifier, le faire circuler par la parole en lecture performée et par l’édition du livre Marseille festin !

Dans Marseille Festin !, ce qui ne manque pas de frapper, c’est combien d’un quartier à l’autre vous dessinez progressivement une géographie aimante sinon amoureuse de la ville. C’est un poème extrêmement expressif que le vôtre, comme en témoigne le titre même de votre livre qui dévoile une double ambition : tout d’abord, une passion du poème pour la convivialité et la joie, celle du festin. Diriez-vous ainsi que le repas, l’apéritif ou même aider à refaire la cuisine de votre dernière hôte consiste précisément à ouvrir la poésie à la chaleur humaine et à designer la poésie comme un foyer ?

Prenons le beau mot de foyer. Depuis la nuit des temps autour du feu il y a quelqu’un qui se lève qui parle, et qui à travers sa langue convoque le monde. Mais il y a aussi quelqu’un qui s’affaire à la préparation du repas parce que c’est bien joli toute cette poésie mais qu’est-ce qu’on mange ? Et on étreint avec la même gratitude celui celle qui a offert ses mots et celui celle qui a cuisiné le festin. Ce sont deux nourritures essentielles qui prennent sens dans le partage. Dans le protocole de résidence il est indiqué : La rencontre est une nourriture osons le festin. Or un festin tout·e seul·e c’est triste. Aller à la rencontre de l’autre c’est ainsi provoquer l’envie de préparer quelque chose, de festoyer, d’exprimer une joie (ça ne veut pas dire le bonheur) c’est toucher du doigt la joie d’être en vie, une vie en grand une vie vivante et c’est ça la poésie pour moi une vie vivante qui passe par le corps, qui s’incarne, qui se partage. Dans le cadre de la résidence, entre la date d’entrée et la date de sortie, je suis un vecteur de cette énergie je suis une poète en action.

Ensuite, ne pourrait-on pas dire que votre poésie, portée par le point d’exclamation final de votre titre, repose sur la surprise incessante, la joie d’être sans cesse étonnée ? Est-ce que la poésie, c’est, comme vous le dites encore, « Dire / Oui » ?

Merci pour cette belle expression de surprise incessante ! Si je pars de chez moi chercher du pain, j’ai besoin d’un demi-neurone en veille et le reste est en pilote automatique. Être en résidence dans une ville que l’on ne connaît pas, une rue, une maison, un appartement oblige les neurones à se réveiller. Alors ils râlent beaucoup, au début, ils se plaignent Pourquoi on n’est pas dans l’appartement de résidence on serait tranquille avec deux trois trucs exotiques dans le frigo on pourrait regarder la télé. Bien. Mais une fois réveillés… ils ne s’arrêtent plus ! Et il s’agit de la joie d’être vivante au monde, réveillée, en alerte, ouverte. Vous descendez d’un « pas-chez-vous » avec un trousseau de clés au poids inconnu vous êtes sur le trottoir la journée est immense devant vous, vous souriez. Et vous êtes payée. Ce n’est pas le cas tous les mois deux mois de résidence ça veut dire deux mois de paye alors vous cranez un peu avec ce salaire en terrasse pour une bière, je peux me prendre cette bière c’est avec mon salaire. Et tout ce qui va se passer, absolument tout va entrer dans la résidence… la poésie comme foyer nomade, un feu autour duquel on s’assoit, on danse on festoie. Alors est-ce que je redis oui ? Oui !

À présent, je voudrais en venir au triple portrait que dresse Marseille Festin ! et en trame tous les poèmes. Le premier portrait que vous dressez est celui d’une ville, Marseille. Vous êtes poète mais aussi plasticienne, vous habitez les lieux mais les investissez aussi pour les remodeler : les réapproprier comme pour les donner à vivre aux habitants. Diriez-vous que vous avez fait de Marseille Festin ! le portrait d’une ville depuis l’ambiance et l’atmosphère que vous y avez perçues ?

Marseille a une identité très forte. La première fois que j’y suis allée je n’ai pas compris la ville. J’étais en résidence avec La Marelle en 2013. J’arrive un samedi je suis accueillie, on fait quelques courses et on se retrouve le lundi. Le dimanche je me dis je vais me promener. Je descends la Canebière depuis Longchamp… je ne comprends rien à cette ville. Je n’y vois que des jeunes garçons en survêtement, qui marchent les mains dans les poches moulant leurs fesses sous le synthétique, ça parle trop fort, ça s’engueule je me dis ils vont se battre, je croise des rats, bref je me prends une ville en pleine face n’y voyant que cette surface, moi venant de Nantes.

Il a fallu du temps. J’ai commencé à y rencontrer des gens, qui sont devenus des ami·e·s. C’est la lumière de Marseille qui m’a cueillie. Je suis tombée amoureuse de la ville. Il y a toujours de jeunes garçons, des fesses sous le synthétique, ça gueule aussi mais ce que je voulais c’est que Marseille dans le livre ne soit pas cette caricature. Que ce soit Marseille aimée depuis l’intérieur avec tout ce qui la constitue. J’ai de l’affection pour cette ville. À Nantes où j’habite, où je suis née, la lumière est douce, les tons sont fondus, les toitures en ardoises. À Marseille il y a une lumière franche qui dessine les arêtes des murs façade ocre sur fond bleu. La sensation de netteté offerte par cette lumière est un régal pour les yeux. Et le ciel ! Un bleu épais. Je n’avais jamais compris le bleu cyan là je l’ai pris sur la tête ! C’est une terre de poète, Marseille, une terre d’artistes ! De femmes puissantes ! Je m’emballe. Marseille me manque.

Le deuxième portrait qui se dessine en creux de Marseille Festin ! serait celui d’une époque. D’un poème à l’autre, d’un lieu à un autre, vous traversez autant d’existences mais aussi autant de destins marqués par l’époque. Vous résidez notamment chez une Gilet jaune, vous observez les mœurs des uns et des autres au Centre Commercial Bourse, observations sociales à propos desquelles vous citez par ailleurs Annie Ernaux, si attentive au quotidien. A cette occasion, vous écrivez : « L’acuité offerte par la résidence. » Mais de quelle acuité s’agit-il selon vous ? Pourrait-on dire que, par l’effet d’être étrangère à la ville, par effet d’estrangement comme on disait au XVIIe siècle, votre poésie est le lieu d’un effet d’acuité sociale et politique ? Diriez-vous que Marseille Festin ! peut se lire comme un portrait social et politique de la Marseille des années 10 et 20 ?

Oui une acuité particulière : se mettre à l’écoute par tous les sens. Tout ce qui se passait en résidence entrait dans la résidence, chaque journée recelait des aventures, des pépites, du suspens de l’émotion ! J’ai souhaité qu’on puisse saisir au-delà de la rencontre le contexte dans lequel se déroulait la résidence, un contexte social et politique particulier. C’était important pour moi de citer Annie Ernaux. J’aime l’idée d’une poésie de terrain. Je souhaitais qu’on puisse humer Marseille. Parce que Marseille souffrait et souffre encore les écoles étaient laissées dans des états incroyables et il y a eu bien sûr la rue d’Aubagne. Vous imaginez ? Des immeubles qui s’effondrent en pleine ville. Ce n’étaient pas des immeubles squattés mais des immeubles avec des propriétaires qui touchaient leurs loyers. Le quart de la population vit avec un revenu disponible inférieur à 1 000 euros par mois. Et le maire de l’époque Jean-Claude Gaudin en première page d’un journal « on me crucifie » ? Marseille résiste, se transforme avec un tissu associatif, humain, très très fort. La dernière élection est le fruit de cette mobilisation à l’œuvre depuis des années. Le protocole de résidence de La rencontre, festin est un protocole artistique de terrain.

Enfin, le troisième et dernier portrait qui traverse Marseille Festin ! est précisément votre portrait. D’un poème à l’autre, d’une notation à une autre, se tisse comme un autoportrait celui d’une femme de 47 ans comme vous le dites, une femme qui, de lieu en lieu, en vient à être un des points d’attache du poème. Diriez-vous ainsi, plus que dans vos autres textes, un autoportrait se dessine ici mais comme en lisière très feutrée de vos vers ?

Il s’agissait de jouer avec cette figure Mais enfin Delphine ça ne fait pas ça une femme de 47 ans ! Qu’est-ce que ça fait une femme de 47 ans ? est-ce que je corresponds à l’idée que je me fais de ce que c’est (d’être) une femme de 47 ans, poète, en résidence à Marseille ? Il y a un je, chorale, le je de la poète et les je d’autres voix invitées. La mienne dessine un portrait, celle que j’étais au moment t, cette femme de 47 ans. Tout a changé depuis je suis devenue une femme de 48 ans. L’âge permet cette liberté, oser se regarder avec tendresse, avec humour.

Ma dernière question voudrait porter sur la suite qui bientôt s’annonce à votre si vif Marseille Festin ! Vous évoquez effectivement le Québec : avez-vous déjà une idée de la manière dont se présentera le texte ? Y aura-t-il toujours vos pénates, à savoir votre valise de 22 kg et les rameaux ?

Comme je le disais au début de l’entretien et je tiens à vous remercier pour votre lecture et ces questions passionnantes, « Québec festin ! » est né le premier. J’avais une grosse valise mais elle n’est pas entrée dans le poème. C’est une traversée de Québec différente de celle de Marseille, en lien avec les poètes avec qui j’ai travaillé, une femme qui tombe à l’arrêt de bus, un chignon français dans un salon de coiffure-sex-shop haut en couleur…  On retrouvera mes pénates lors des prochaines résidences La rencontre, festin, le temps que soit trouvé un vaccin contre la Covid. En lien avec mon éditrice nous imaginons plusieurs destinations… en route pour de nouvelles aventures… du suspens… de l’émotion !

Delphine Bretesché, Marseille Festin !, Paris, éditions LansKine, octobre 2020, 64 p., 13 € — Retrouvez ici l’entretien de Paul de Brancion dans « Chute Libre ».