Le poète, un animal politique ? La cité démocratique de Jacques Rancière à Pierre Judet de La Combe (Festival « Enjeux contemporains »)

Jacques Rancière fait cette année l’ouverture des Enjeux contemporains

Peut-être, plus que tout homme, le poète est-il par nature un animal politique. Telle serait, aussi paradoxale que provocatrice, l’affirmation qui viendrait traverser les premières demi-journées de mercredi et jeudi de cette 11e éditions des Enjeux du Contemporain portant sur les droits de cité et dont Diacritik est cette année le partenaire. Pour venir poser cette ardente interrogation mais aussi bien en débattre que la construire, la soirée d’ouverture de mercredi à Beaubourg propose tout d’abord les interventions inaugurales de Jacques Rancière et de Mathias Enard. La matinée de jeudi se propose, quant à elle, de convier, à l’Université Paris Nanterre, Pierre Judet de La Combe, Dominique Viart, Claude Eveno, Jean-Pierre Le Dantec, Michel Deguy et enfin Jean-Claude Pinson. À l’heure des mutations urbaines et sociales, qu’en est-il de la cité démocratique qui nous échoit ?

Si, comme l’affirmait Claude Eveno, dans la présentation des Enjeux, nous ne savons plus désormais ce qu’est physiquement la ville, ce qu’elle recouvre territorialement et jusqu’où elle peut s’étendre spatialement, sans doute convient-il de s’interroger tout d’abord sur ce qui fonde la ville même, à savoir la cité et en particulier, concernant l’Europe où d’aucuns vivent, la cité démocratique. Car l’heure actuelle, portée de troubles et de bouleversements, invite-t-elle peut-être plus que nulle autre à poser de nouveau à la ville la question de la Cité, à savoir la question de son vivre ensemble, de sa possibilité politique et de son déploiement démocratique et républicain. À une époque où, pour le contemporain, le démos est devenu son daïmon, que peuvent nous dire les poètes ? Sont-ils les seuls animaux politiques qui subsistent ? Eux qui, pourtant, ont été chassés de la Cité par Platon, ne sont-ils pas ceux par laquelle le redevenir de la Cité est appelé à commencer ?

De fait, l’enjeu contemporain premier de ces droits de cité consiste sans détours à donner la parole ce mercredi à Jacques Rancière afin d’interroger avec lui cet affaiblissement démocratique qui paraît déchirer l’Europe et la France depuis peu. À l’instar de l’un de ses derniers ouvrages, la ville incite à se demander en quels temps vivons-nous ? De quels actes sommes-nous les hommes ? De quelles villes sommes-nous les habitants ? De quelles cités dépendons-nous politiquement ?

À l’heure des cassandrismes et autres déclinismes, Rancière déploie combien loin de déstabiliser les tournures démocratiques, les situations de tension, de rupture et de dessins politiques invitent à retrouver l’essence même de la politique. Pour Rancière, la ville ainsi ouverte n’offre aucun effondrement mais ouvre à la promesse d’une poursuite du démocratique tant la démocratie et de manière plus générale la politique ne vivent non du consensus mais du dissensus le plus affirmé. Il n’existe, au fondement d’un vivre ensemble, que la promesse inouïe de la mésentente, à savoir ce qui refuse la consensualité, la fausse entente et l’échange mutuel et superficiel. Chahutée, bousculée et prolongée, la ville invite la cité politique dont elle est l’émanation comme l’origine à œuvrer à trouver, dans le cortège des hommes comme en littérature, un nouveau partage du sensible. Comme si la politique ne venait à elle-même que des bords de la politique. Comme si la fiction ne venait à elle-même et à son tour que depuis les bords mêmes de la fiction : la cité comme constant débord et comme défrontiérage, telle en serait peut-être la définition.

Claude Eveno

Cependant, dans le sillage de Rancière, faudra-t-il s’interroger sur ce qui, depuis ses origines, a pu lier cité, ville et contrée. Et sans doute à ce titre faudra-t-il en revenir avec Pierre Judet de La Combe à l’Antiquité, notamment grecque par laquelle s’est inventée patiemment puis de manière irréversible à la fois notre démocratie, notre ville et nos cités. Auteur d’un récent et remarquable Homère qui ne dit pas tant le poète que l’épaisseur sans retour d’un événement révolutionnaire dans l’histoire, Pierre Judet de La Combe incite à retrouver une Antiquité comme terreau démocratique et intellectuel plus moderne que notre modernité même. À l’instar aussi bien de l’un de ses récents essais, L’Avenir des Anciens : oser lire les Grecs et les Latins, parcourir de nouveau l’Antiquité revient à comprendre combien la fréquentation des Anciens s’affirme comme un outil de démocratisation et un permanent levier d’émancipation. Il faut, pour comprendre le sens de la ville et de la cité, revenir aux définitions de ‘démocratie’ et de ‘politique’ pour mesurer combien ces définitions ne sont en rien définitives. Comme Rancière le clame plus haut, la démocratie est l’histoire d’une dispute irrésolue dont l’arène est l’agora et le terme celui de la mort de la civilisation. En ce sens, faire société aujourd’hui, c’est faire, avec les Anciens, voix au sens toujours inapaisés et sans répit du démocratique même.

Depuis ce chemin de langage et ce cheminement terminologique se donne la possibilité avec Claude Eveno de réfléchir à l’humeur paysagère, à savoir ce point de jonction dans la parole entre l’espace et le sentiment, l’expérience intime la plus profonde et l’histoire collective la plus affirmée. Le paysage, comme le geste poursuivi d’un romantisme qui ne s’est toujours pas tu en nous, correspond alors à l’exacte cristallisation et possibilité de parole d’une cité intérieure qui trouve dans la ville l’expression de sa conquête poétique. La ville est une machine littéraire. La ville incite à ouvrir en soi l’espace du rassemblement de l’homme et du poème. La politique est le poème continu des hommes, comme, suggère Jean-Pierre Le Dantec qui, quant à lui, développe notamment à travers l’art des jardins, l’art d’être urbain. L’architecture d’une ville met politiquement en intrigue ses habitants et l’urbanité dessine incidemment leur mode à apparaître et à être. Comme si, implicitement, l’architecture incitait à trouver la politique en nous pour habiter le monde.

Pierre Judet de La Combe

Question ultime que ne manqueront incidemment pas de poser à leur tour mais depuis la parole explicitement critique et poétique Jean-Claude Pinson et Michel Deguy. Habiter en poète, telle était déjà la vibrante interrogation d’Hölderlin au seuil de sa folie et de deux siècles qui ne furent pas moins habités par elle. À quelles habitations la poésie doit-elle se rendre pour dessiner de l’homme, dans la cité toujours en expansion et la ville en débordement, pour le faire entrer dans des temps qui ne soient pas ces temps de détresse qui paraissent être les nôtres ? Habiter en poète, est-ce trouver dans la parole poétique le poème comme le dévoilement tellurique des hommes, à savoir leur trouver une place dans un monde qui leur a comme supprimé ou tout du moins déplacé la leur ? Autant de questions qui viennent dessiner, à terme, une vision de la littérature contemporaine comme une littérature d’un nouvel engagement, comme entrée dans la résonance des vides politiques pour aider, comme elle le peut et depuis toute sa modestie, le monde à être.

Programme :

OUVERTURE DES ENJEUX 11
Mercredi 24 janvier 2018 

- Centre Georges Pompidou, Beaubourg

19 h00
 Claude Eveno, Sylvie Gouttebaron, 
Dominique Viart
19h30 – 20h15 
Jacques Rancière 
avec Ismaël Jude
20 h15 – 21 h00
 Mathias Enard
 avec Dominique Viart



Jeudi 25 janvier 2018 – Université Paris Nanterre, Auditorium Max Weber

LA CITÉ DÉMOCRATIQUE

10 h 00 – 10 h 30 
Dominique Viart
10 h 30 – 11 h 00 
Pierre Judet de La Combe
11 h 00 – 11 h 45
 Claude Eveno et Jean-Pierre Le Dantec
12 h 00 – 12 h 45 
Michel Deguy, Jean-Claude Pinson 
avec Francesca Isidori