Au cœur des années 1960, hanté par la civilisation de l’image à laquelle il commençait à réfléchir, Barthes est soudain déchiré par cette évidence : il n’existe aucune image à l’état adamique. Toute image viendrait après un impossible paradis, n’obéirait à aucune idée de nature et serait toujours, selon Barthes, le fruit d’une culture parfois si ancrée en elle qu’elle en viendrait à oublier son geste culturel même. Nul doute qu’une telle réflexion sur l’impossible nature de l’image pourrait figurer en exergue du splendide nouvel essai de Jean-Christophe Bailly, L’Imagement paru au Seuil.

C’est aujourd’hui que sort un important collectif sur une figure centrale de la littérature contemporaine : Jean Rolin. Mené par Marie-Odile André et Anne Sennhauser, le riche et fort volume intitulé Jean Rolin, une écriture in situ examine une œuvre à la croisée de la fiction et du documentaire, du reportage et du romanesque, de la géographie et de l’histoire.

C’est un nouvel essai fort et vif sur le contemporain que fait paraître ces jours-ci Laurent Demanze en dessinant ce qu’il nomme Un nouvel âge de l’enquête. D’Emmanuel Carrère à Hélène Gaudy et Ivan Jablonka en passant par Philippe Artières ou Philippe Vasset, Laurent Demanze dessine un territoire dans lequel les écrivains contemporains explorent la société et le monde en se saisissant à nouveaux frais de l’enquête. Diacritik a rencontré l’essayiste le temps d’un grand entretien pour explorer avec lui cette enquête indisciplinée, aux frontières de la sociologie et du roman noir.

Depuis bientôt une quinzaine d’années, Stéphane Bouquet a su s’imposer comme l’un des poètes les plus remarquables du champ contemporain. S’il avait déjà pu faire entendre sa voix critique en 2007 dans Un Peuple qui invitait à se promener dans un cimetière de noms, il offre, avec la parution ces jours-ci de La Cité de paroles aux éditions José Corti, son premier recueil d’articles critiques comme rassemblés au fil de la douceur d’une conversation.

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Comme souvent, un incipit surgit au sortir d’un rêve. Ce matin “une fois morts, les humains ressentent furieusement l’urgence de se pencher sur ce qu’ils ont légué, quitte à prendre aussitôt distance avec ce qui les avait fait tenir debout si longtemps” s’est étrangement gravé dans ma mémoire (je le note ici pour ne pas l’oublier). Mais comme il m’est impossible de commenter une telle proposition, je referme les yeux, songeant aux événements de la veille. J’imagine alors le fantôme de Jean Fournier (1922-2006) visitant, avec l’exquise réserve (cependant ô combien enflammée – intérieurement) qui le caractérisait, l’exposition de Bernard Moninot, qui se tient du 15 mars au 4 mai 2018 dans sa galerie au 22 rue du Bac à Paris.

Pour la 4e édition de ses rencontres, « Littérature au centre », en partenariat avec Diacritik, organise à Clermont-Ferrand tout au long de la semaine un festival autour des liens entre littérature et villes. Après avoir questionné les années précédentes le cinéma, la musique puis la cuisine, cette année, les rencontres LAC confrontent l’écriture aux représentations de la ville selon que la ville accueille ou rejette, dessine des architectures qui tressent nos vies ou encore déploie comme jamais l’imaginaire romanesque. Écrivains, architectes et sociologues dialogueront ainsi chaque jour autour de la ville.

En ces semaines où les prix littéraires d’automne consacrent des livres tout juste parus, mettant en lumière des textes qui demeureront (L’Ordre du jour d’Eric Vuillard) et d’autres plus éphémères, il serait utile de revenir sur des aventures éditoriales au long cours, de celles qui marquent durablement le paysage de leur empreinte singulière : ainsi Tristram, maison d’édition qui fête cette année ses trente années d’existence, dans une forme tout autant insurrectionnelle qu’anthologique (mais la maison aime les paradoxes et la littérature lui est sport de combat), avec la publication d’une Association de malfaiteurs.

Les 11 et 12 novembre se tiendra, à la Halle des Blancs-Manteaux, le 27e Salon de la Revue dont Diacritik est cette année le partenaire. L’occasion pour le magazine d’interroger André Chabin et Yannick Kéravec, maîtres d’œuvre de l’événement et de La Revue des revues, à la fois sur l’histoire du Salon, les nouvelles revues qui, cette année, s’y déploient et enfin sur le sens du collectif qui préside à toute revue.

Que peut la littérature ? Où commence-t-elle, depuis son dire, à porter les hommes vers eux-mêmes, à venir être leur parole et à décider de leur agir, même tremblant, même fragile ? Peut-elle être l’éveil, même feutré, des hommes à leur propre humanité, toujours dérobée, toujours comme hors d’elle ? Telles seraient, exorbitantes mais pourtant tenues, les grandes questions qui traversent le bref mais décisif texte de Marielle Macé, Sidérer, considérer paraissant chez Verdier en cette rentrée, énergique réflexion qui s’occupe de mettre en lumière le terrible sort des migrants dans la France de 2017.

Spécialiste du genre essai, Marielle Macé nous donne avec Styles un ouvrage ébouriffant autant qu’insolite. Ébouriffant : l’auteure circule avec une aisance souveraine parmi un grand nombre de textes qui ont marqué le dernier siècle ou les derniers temps en référence à un point de vue partagé par leurs auteurs — auteurs dans lesquels on se reconnait autant qu’elle. Insolite : ce faisant, Macé fonde une discipline multiforme, dont elle finira par dire qu’elle est une anthropologie mais une anthropologie sans équivalent.

Devant les ultimes photos de Proust, dans les derniers moments de son séminaire à la lisière de 1980, Barthes a laissé échapper une définition de l’image qui semble en épuiser la matière nue, celle qui veut qu’« une image, c’est, ontologiquement, ce dont on ne peut rien dire. » Nul doute que Denis Roche aurait pu, depuis sa discrète mais aussi bien intense et décisive activité de photographe, souscrire à ce bientôt presque aphorisme de Barthes, lui, Denis Roche, qui, poète ultime, sur la frange de ce qui ne se verra pas, trouve très tôt dans l’image fixe et le plaisir joint de la chambre claire et de la photographie le moment opportun, la tuché folle qui dérobe, par la vision, le langage au langage.