Non content d’enseigner la littérature, d’en être le passeur inlassable sur Diacritik, Johan Faerber la théorise dans ses livres, comme dans son Proust à la plage qui paraît aujourd’hui chez Dunod. Récit intime et passionné de la vie de Marcel Proust, soit « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie, par conséquent, réellement vécue » (Contre Sainte-Beuve), en lien constant avec l’écriture et la lente et têtue genèse de la Recherche, ce Proust s’offre comme un « roman critique ».
L’occasion d’inverser les rôles et de soumettre notre initiateur de grands entretiens à la question.

« L’écrivain est pénétré de cette vérité que les vrais drames de l’existence qui nous sont destinés, nous n’avons pas le temps de les vivre. C’est cela qui nous fait vieillir » : tels sont les quelques mots aussi vifs que remarquables de Walter Benjamin qui, dans sa puissante lecture de Marcel Proust, installe le romancier d’À la recherche du Temps perdu comme l’homme qui n’est pas encore connu de ses lecteurs, comme l’homme obscur qui se dérobe à la saisie unanime du monde – qui demeure le trou d’œuvre de son œuvre même. Nul doute qu’une telle lecture qui fait de Proust la trouée sensible de la lecture et par laquelle se dit combien Proust n’a pas encore été vécu, laissant ainsi ses lecteurs démesurément vieillis, a su résonner en Nathalie Quintane qui, repartant notamment à son tour de Benjamin, reprend Proust dans son tranchant et puissant Ultra-Proust de Nathalie Quintane qui vient de paraître à La Fabrique.

Claude Simon (1913-2005), victime malgré lui d’un canular réactionnaire

Claude Simon, ce serait, décidément, mort ou vivant, l’éternelle bataille de la phrase. Telle serait la conclusion hautement morale et finement désabusée qui viendrait conclure le canular dont chacun depuis lundi s’émeut : deux amis, Serge Volle, écrivain et peintre de 70 ans et un « ami écrivain très connu dont Volle ne veut pas dire le nom » affirment qu’aucun éditeur aujourd’hui « n’accepterait de publier Claude Simon ». Décision est alors prise d’envoyer 50 pages du Palace, roman de Claude Simon, à « dix-neuf éditeurs, petits et grands ». Le constat est sans appel : sur les 19 éditeurs dont le nom demeure un mystère dans l’histoire de l’humanité, 7 ne prennent pas la peine de répondre quand 12 le refusent au prétexte notamment de « phrases sans fin… qui font perdre le fil au lecteur ». La démonstration serait donc faite, et elle prendrait les allures d’un crime de lèse-majesté de la Littérature même : le Prix Nobel de 1985 ne pourrait plus être publié en 2017.

Paul Delaroche, La jeune martyre, 1853

Albertine, proustienne, est La Fugitive. Dans l’Atelier que lui consacre Anne Carson, elle est celle qui ne disparaît plus mais s’extrait de la Recherche, toujours personnage mais dans une dimension transfictive, puisqu’elle passe d’un univers romanesque à un autre, dans le beau et très court livre — 59 fragments et leurs seize appendices qui dérèglent tout l’agencement précédent de leurs lignes de fuite — que publient les éditions du Seuil, dans une traduction de Claro.

Olivier Cadiot (DR)

« Quelque chose rôde dans notre Histoire : la Mort de la littérature ; cela erre autour de nous ; il faut regarder ce fantôme en face » s’inquiétait vivement, à l’orée des années 1980, Roland Barthes au moment où, préparant son roman, il entrevoyait combien la littérature allait mourir, combien cette mort, autrefois tenue comme mythe et rhétorique spéculative, allait effectivement advenir à chacun et combien, désormais méduse folle, il fallait la prendre en charge pour la reculer en soi et peut-être parvenir à la nier. Nul doute qu’une telle considération qui promeut la mort de la littérature comme le postulat infranchissable de notre temps pourrait servir d’exergue idéal au deuxième tome de l’Histoire de la littérature récente qu’Olivier Cadiot vient de faire paraître chez P.O.L. tant il s’agit pour le poète non seulement de regarder cette mort en face mais d’en être la méduse renversée : de faire mourir de sa belle mort la mort même de la littérature.

« Pourquoi des poètes en temps de détresse ? » s’interrogeait en 1992 Jacques Rancière en reprenant la célèbre formule d’Hölderlin quand, à l’instar du poète romantique et devant une époque troublée d’hommes et désertée d’idées, le philosophe ouvrait l’action poétique à la tâche alors inouïe : celle de voir le présent qui ne se donne pas, redonner au temps sa puissance à être temps, trouver dans le présent ce qui s’imprésente, et ainsi dire de quelle étoffe se tisse le temps lui-même. Sans doute une telle question qui appelle à un nouveau partage du sensible par où le politique procède de l’esthétique et inversement ne peut-elle manquer de revenir à l’esprit à la lecture du bref mais indispensable En quel temps vivons-nous ? que Rancière vient de faire paraître à La Fabrique.