Billet proustien (54) : Jeune laitière et vieux « chéquard »

Proust vers 1890 (Wikipedia Commons)

Au nombre des invités du « Bal de têtes », Marcel reconnaît un homme politique qui, ministre boulangiste autrefois, fut compromis dans l’affaire des chèques du canal de Suez et fit de la prison. Aujourd’hui, il refait surface et a retrouvé une charge dans le récent gouvernement. Il a l’air, nous dit le texte, « d’une réduction en pierre ponce de soi-même », reprenant la formule du petit bonhomme rétréci qui fut appliquée à Legrandin dans notre billet précédent : « Cet ancien président du Conseil, si bien reçu dans le Faubourg Saint-Germain, avait jadis été l’objet de poursuites criminelles, exécré du monde et du peuple. Mais grâce au renouvellement des individus qui composent l’un et l’autre, et, dans les individus subsistant, des passions et même des souvenirs, personne ne le savait plus et il était honoré. »

Le Temps a donc fait son travail, à un détail près cependant, si nous voulons bien suivre le romancier : « au moment de ses ennuis, rien ne peut le consoler que la jeune laitière d’en face l’ait entendu appeler « chéquard » par la foule qui montrait le poing tandis qu’il entrait dans le “panier à salade ” ».

Le narrateur, on le sait, aime les jeunes laitières comme les jeunes blanchisseuses. Mais bien évidemment celle dont il est ici question n’est pas là pour reconnaître le ministre de jadis ni pour se souvenir de son arrestation. Elle a dû oublier l’homme et n’existe plus en somme que dans un coin de la conscience du ministre. De là, dans la phrase qui suit un curieux mélange des temps : « la jeune laitière [… ] ignore que les hommes qu’encense le journal du matin furent déconsidérés jadis, et que l’homme qui frise la prison en ce moment, et peut-être en pensant à cette jeune laitière, n’aura pas les paroles humbles qui lui concilieraient la sympathie, sera un jour célébré par la presse et recherché par les duchesses ».

Le Temps retrouvé, Folio, p. 254-256.