Hélène Gaudy

Nul hasard si la fortune nous sourit me souffle à l’oreille un vieux loup de mer. Nous – toi, moi, il ou elle – sommes riches de ce qui nous a éclairés par frottage. Rien n’existe seulement pour (ou par) lui-même. Veilleurs d’un régime, celui des attractions, nous bâtissons des constellations dans ce théâtre de la mémoire où se dépose le plus vécu de notre relation au “réel” (à moins que ce ne soit l’inverse). Là, on emmagasine, on range, on entretient ce qui a don de nous transformer et que l’on désire irrésistiblement partager sans toujours savoir comment s’y prendre. Dans cet intérieur qui est à la fois une demeure de pierre, de verre et d’ardoise et un paysage ouvert aux quatre vents (un terrain vague), le temps s’abolit. Allongés dans l’herbe humide ou sur un quelconque matelas sous les toits, nous nous laissons envahir par ce qui apparaît sans limite (où l’on ne compte plus ce qui s’écoule ; ni ne cherche à prévoir la mesure de ce qui pourrait s’écouler).

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Après «Trahir» et «Écrire petit», la troisième proposition offerte à la réflexion et à la rêverie des plasticiens et auteurs de la revue de « Littérature & appels d’air » La moitié du fourbi, parue en ce début de printemps 2016, est « Visage ». Rien de plus contradictoire, de plus oxymorique pourrait-on dire, qu’un visage. Abyssale surface, intimité ouverte, infiniment vulnérable et exposé, il est invitation à la violence et injonction de ne pas tuer (l’expérience du visage chez Levinas), il est corps et hors corps. Parler du visage, c’est parler vérité du masque, s’immerger dans un présent hors temps, plonger au cœur de l’humain –pour croiser le regard des dieux, et parmi les vivants, pour y saluer les morts.