Il y a bien longtemps que San Gennaro a abandonné Naples. Plus probablement a-t-il été acheté par quelques mafieux locaux qui ne protègent plus que les camoristes et les footballeurs… Là-bas encore plus qu’ailleurs, la loi du plus fort est la seule qui soit respectée : Dogman, le dernier film de Matteo Garrone illustre magistralement cette défaite du monde civilisé.

Il ne m’est guère possible d’écrire sur un film ayant un rapport à la Syrie sans penser immédiatement à tous nos manquements passés et actuels, à nos paralysies et immobilismes, aux sentiments d’impuissance devant les images et discours désastreux qui défilent en continu sur nos écrans, juste interrompus par d’autres désastres ou leur contraire : les chats et les bébés Cadum.

Friedrich Kittler (2009)

Friedrich A. Kittler est, selon ses propres dires, un enfant de la guerre, et pratiquement toute sa recherche a porté sur le rapport étroit ou la rétroaction/feed-back, comme il l’appelle, entre technologies de guerre et technologies de média. Média sans « s », ce n’est pas une coquille, car le terme sort à la fois de la conception des présocratiques de médium, les premiers étant les quatre éléments, dans le sens d’un moyen de passage, et de son extrapolation vers d’autres moyens, plus abstraits, moyens de stocker, de transmettre et de traiter de l’information. La guerre et ses techniques étant les premiers à développer et faire évaluer ces média, la conclusion de Kittler semble s’imposer. Mais pour avoir creusé cette question pendant plusieurs décennies, Kittler sait aussi que cela ne suffit pas pour combler une vie.

« Ce n’est pas dans une île de la Sonde,
ni dans une contrée du Pacifique que ces événements ont eu lieu,
c’est sur notre terre, celle de l’Europe » Marguerite Duras

Des mots de Duras, de sa douleur à attendre Robert Antelme, envahissent, dès le commencement, le film d’Emmanuel Finkiel. On est au plus près du souffle de la jeune Marguerite filmée en gros plan et portée à l’écran par une Mélanie Thierry très inspirée et dont on croit pouvoir toucher le grain de peau si fin, de peau de rose.

Certains êtres sont victimes d’une étrange maladie : tout verse pour eux dans le spectral, les êtres deviennent fantômes, les lieux se font décor, les souvenirs basculent dans l’onirisme. Pour un peu, il me semble que les narrateurs de Didier Blonde souffrent de ce mal. Tout leur file entre les doigts et ils ne cessent d’enquêter sur des ombres en fuite. Ses récits, romans ou enquêtes, sont autant de traques pour arracher au temps des bribes de souvenirs, des fragments de réalité, des attestations ou des pièces à conviction.

En poésie, on n’habite que le lieu que l’on quitte, on ne crée que l’œuvre dont on se détache, on n’obtient la durée qu’en détruisant le temps (René Char, Sur la poésie)

À quoi renvoie la notion d’habiter ? À celle de demeurer dans un lieu ? Évidemment, mais pas uniquement, puisqu’il s’agit aussi d’un ensemble d’activités effectuées au sein de ce lieu pour lui conférer son statut d’habitation. Cela a donc à voir avec la façon de se comporter, de s’inscrire dans ce lieu et dans le monde, avec la manière d’y vivre, avec ses gestes, son corps. Dans le remarquable film du réalisateur israélien Eitan Green, Indoors (« dedans », « Hadrei HaBayit » en hébreu, littéralement « pièces de la maison ») – un regard sur l’espace, la filiation et le temps – un père de famille, Avraham Nawi, en passe de tout perdre, se voit contraint de quitter son logis.

Ils et elles s’appellent Sean, Nathan, Sophie, Thibault, Max, Germain, Eva, Luc, Hélène, Marco, Jérémie, Marcus. Une liste qui pourrait être celle de morts. Ils pourraient l’être si, avec d’autres, ils ne s’engageaient pas à Act Up pour lutter contre l’épidémie du sida qui tue les pédés, les gouines, les toxicos, les prostitué.e.s, dans l’indifférence des pouvoirs publics et d’une très grande partie du reste de la population. Dans la mise en scène de leurs histoires, Robin Campillo s’entoure d’acteurs et actrices brillants qui servent un film d’une épaisseur dramaturgique et formelle bouleversante. Une tâche ardue accompagnée d’une certaine responsabilité dont le résultat suscite et nourrit beaucoup de fantasmes, de l’imaginaire, des colères, des déceptions, des récupérations, du transfert, de l’émotion.

« L’impensable vient de se produire. Des personnes qui étaient encore tenues hier pour mortes sont revenues. Ces personnes ont les mêmes droits que chacun d’entre nous… bref, le droit de reprendre le cours de sa vie » annonçait, tremblant, l’un des personnages des Revenants, premier film de Robin Campillo qui mettait en scène des femmes et des hommes morts depuis longtemps parfois mais revenant, avec force, peu à peu dans leur quotidien pour reprendre une vie qui leur avait été ôtée. Nul doute que ces quelques mots qui tentaient d’expliquer le retour de ces morts qui, loin d’être des zombies, n’avaient jamais aussi semblé vivants pourraient venir escorter et prendre le pouls du nouveau film de Robin Campillo qui sort sur les écrans : 120 battements par minute, grand et flamboyant film de revenants, d’hommes et de femmes qui, de chair et d’os, littéralement, reprennent vie et reprennent le cours de leur vie brutalement interrompue au contact de la pellicule.

Image de La chute de la maison Usher (1928) de Jean Epstein

Au cours de ces dernières années, le GIF, cette image qui se répète indéfiniment, s’est massivement répandu dans les communications sur internet, particulièrement depuis le 29 mai 2015, date à laquelle Facebook l’a intégré et a rendu possible son partage. Il est l’un des formats d’image les plus populaires d’internet avec le JPEG et le PGN. Au regard du nombre d’utilisateurs, cette nouveauté a pris un tournant exponentiel pour ce médium surtout rattaché jusqu’à présent à une pratique marginale de « geek » qui se popularise, que ce soit au niveau de sa création (facilitée par logiciels) ou de sa diffusion.

Une jeune fille avec un anus à la place de la bouche, une naine enceinte star d’une émission pour enfant sous le costume d’un ours rose, une prostituée sans yeux, une obèse sans le sous, une femme au visage déformé et son conjoint grand brûlé, un jeune homme qui rêve de perdre ses jambes pour devenir sirène face à une mère haïssable et un père absent que l’on soupçonne de pédophilie. Le tout enrubanné d’un décor ouaté, pailleté, rose vif ou mauve guimauve – les deux seules couleurs présentes dans un louable souci du détail : c’est un freak show kitschissime que le jeune réalisateur et comédien espagnol Eduardo Casanova nous propose dans son premier long métrage : Pieles.

Marc-Antoine Serra © Jean-Philippe Cazier

A l’occasion de son exposition à Paris, A backroom is a backroom is a backroom, à la Galerie Arnaud Deschin, rencontre avec le photographe et vidéaste Marc-Antoine Serra pour un entretien où il est question, entre autres, d’images et de littérature, de désir, de Walter Benjamin et de Roland Barthes, de Marseille, de Cézanne, de BD, d’imaginaire, d’Instagram, de jeunesse ou de solitude.