Mathieu Amalric et Julia Roy
Mathieu Amalric et Julia Roy

« Enter the Ghost », Hamlet

Je suis allée voir le dernier film de Benoît Jacquot, A jamais, parce que l’argument de la création et du deuil m’est cher. Parce que j’avais lu le très beau The Body Artist de Don DeLillo dont le film s’inspire. Mais aussi parce que Jacquot a été assistant à la réalisation dans de nombreux films de Marguerite Duras. Et puis parce que Duras lui a confié l’histoire du jeune aviateur anglais, ce jeune de vingt ans qui devient chez elle l’archétype de la jeunesse sacrifiée à la mort. Et encore parce que Jacquot a filmé l’écrivain tandis qu’elle parlait de l’écriture et que, de ces entretiens, est né l’un des plus beaux livres de Duras : Écrire. Nul doute en plus que ce recueil de textes est un testament d’Orphée, un de ces textes où la voix de la confidence devient un art poétique. A peine plus que deux ans avant sa mort, à peine sortie de l’expérience quasi fatale du coma, Duras confie à Jacquot l’étroit lien entre création et disparition, entre écrire et mourir.

Personal Shopper

Parmi les nombreux choix controversés du dernier jury du festival de Cannes (oubli de Toni Erdmann ou Sieranevada, présence du fadasse film de Dolan), la présence de Personal Shopper au palmarès est surement le moins défendable. Soit le Prix de la mise en scène, ex-æquo avec le Baccalauréat de Cristian Mungiu qui pouvait, lui, prétendre à la Palme d’or, pour un film au style pompeux, aux grosses ficelles et qui fait déjà partie du pire de la filmographie chaotique d’Olivier Assayas…

Salesman

Retour en Iran pour Aasghar Farhadi, après le succès retentissant d’Une séparation puis l’escapade française réussie du Passé. Prix du scénario et d’interprétation à Cannes, Le Client confirme la position du cinéaste iranien, celle d’un cinéaste majeur. Un couple de la classe moyenne iranienne : un tremblement de terre les oblige à déménager. Le nouvel appartement appartenait à une prostituée, ce qui dans l’Iran des Mollah se rapproche de la maison du diable à Amityville. D’ailleurs, on n’ose parler de « prostituée » et les personnages préfèrent un pudique « femme aux mœurs dissolues », dire « prostituée » c’est dire Voldemort dans Harry Potter… Un jour un homme, peut-être un ancien habitué, ayant lui-même des mœurs assez dissolues, s’introduit dans l’appartement, agresse violemment la femme et s’enfuit. Méprise ? Agression volontaire ? Pendant que son épouse tente de surmonter le traumatisme, le mari décide de retrouver « le client ».

Moi, Daniel Blake Photo Dave Johns Copyright 2016 PROKINO Filmverleih GmbH
Moi, Daniel Blake Photo Dave Johns

Si la palme d’or au dernier festival de Cannes semble un peu excessive, Moi, Daniel Blake est incontestablement le meilleur film de Ken Loach depuis Sweet Sixteen. Il faut avouer que l’on avait un peu fait une croix sur Ken le rouge, ceux-là même qui louaient son cinéma engagé pouvaient se montrer déçus par une radicalisation qui enlevait à ses films le minimum de subtilité nécessaire. Les films de Loach restaient la plupart du temps d’une certaine tenue, mais traversés de grands moments d’imbécillité où le militant extrémiste prenait le pas sur le cinéaste. Auteur majeur pendant une décennie (de Riff Raff à Sweet Sixteen) malgré quelques écarts malheureux comme Carla’s Song ou Bread And Roses gangrenés par sa haine des États-Unis, Loach réalisait toujours de bons films, plus de grands films.

Mademoiselle Park Chan-Wook
Il est toujours étonnant de sortir d’un film de Park Chan-Wook, cinéaste pourtant éclectique, avec la même impression : celle d’un mélange d’admiration pour le travail formel du cinéaste et de frustration pour s’être toujours un peu ennuyé. L’œuvre du réalisateur coréen est pourtant originale mais si souvent décevante. Chez l’auteur de Old Boy le synopsis est toujours sensationnel, ou au moins excitant, mais souvent développé par un scénario décousu et rarement subtil. Mademoiselle n’échappe pas à la règle et appartient à la singulière catégorie des films à moitié réussis mais que l’on se surprendra à conseiller parfois, comme malgré soi : on s’y ennuie un peu, mais on y trouvera quelques images fantasmagoriques inoubliables, une pendaison lors d’une nuit enneigée, une pieuvre débordant d’un bocal, figurant la monstruosité des personnages masculins.

La fille inconnue des frères DardenneIl faudrait avoir une bien médiocre opinion du cinéma des frères Dardenne pour ne pas trouver leur dernier opus assez décevant. La Fille inconnue n’est certes pas un mauvais film, mais il tient difficilement la comparaison avec les nombreuses pépites de leur riche filmographie. Le synopsis du film s’inscrit bien évidemment dans la veine sociale « dardennienne » : Jeune médecin travaillant dans un dispensaire, Jenny se consacre à ses patients de tout son cœur, mais un soir, fatiguée, énervée, elle refuse d’ouvrir à une jeune fille sonnant à sa porte après l’heure de fermeture. On retrouvera le cadavre de cette jeune inconnue le lendemain. Submergée par la culpabilité, Jenny va enquêter pour mettre un nom sur ce corps.

Aquarius
Déjà remarqué avec un premier film prometteur, quoiqu’un peu surestimé : Les Bruits de Recife, le réalisateur brésilien Kleber Mendonça Filho confirme avec ce qui restera comme l’une des plus belles surprises de l’année cinéma : Aquarius, injustement oublié au palmarès du festival de Cannes par un Jury qui semble avoir consciencieusement évité une bonne partie des meilleurs films de la sélection.

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Curieuse idée que celle de « vendre » l’excellent Toni Erdmann en en faisant une comédie pure, un film sensé remonter le moral car aimable et drôle. Drôle, le film l’est assurément, « aimable », beaucoup moins. A l’inverse d’un feel good movie, dernier graal du producteur, Toni Erdmann promène une belle mélancolique, et est même, osons le mot, joyeusement déprimant. Ce qui remonte le moral, il faudra bien que les publicitaires le comprennent, ce n’est pas un film où tout le monde sourit en applaudissant le soleil du matin. Ce qui remonte le moral du spectateur, c’est voir un bon film. Et Toni Erdmann est un très bon film.

Raymond Depardon, Les Habitants
Raymond Depardon, Les Habitants

Le dispositif des Habitants est présenté d’emblée par la voix off de Raymond Depardon : « Je pars sur les routes de France, de Charleville-Mézières à Nice, de Sète à Cherbourg. Je vais m’arrêter devant des habitations, des commerces, des places de mairie. Je pars à la rencontre des Français pour les écouter parler. De quoi ? je ne le sais pas encore. Je ne leur poserai pas de questions. Je vais leur laisser prendre leur temps, recueillir leurs conversations, leurs accents et leurs façons de parler. J’ai aménagé une vieille caravane, posé une caméra, installé quelques micros et j’ai invité des gens, rencontrés dans la rue quelques minutes auparavant, à poursuivre leur conversation devant nous, sans contraintes, en toute liberté ».

Julieta

Attraction dans une abstraction purement plastique, intriguant défi de reconnaissance de formes, le premier plan de Julieta sur un linge plissé couleur rouge sang, légèrement mouvant, est certainement tout autant l’ouverture du film que celle de son personnage principal, convoquant l’imaginaire attaché à un cœur battant, à une respiration, à une blessure, à un vagin, ou simplement le sentiment d’une exploration viscérale du vivant.

 

Des jours et des nuits sur l’aire, Isabelle Ingold
Des jours et des nuits sur l’aire, Isabelle Ingold

Des jours et des nuits sur l’aire, d’Isabelle Ingold, est un film particulièrement beau et intelligent. Esthétiquement beau et intelligent. Politiquement beau et intelligent.

Le lieu unique du film est une aire de repos d’autoroute en Picardie. Unité de lieu donc, mais pas unité de temps, semble-t-il, puisque ce qui est filmé est une succession de jours et de nuits. A moins que l’unité de temps, ici, ne soit donnée, justement, par cette succession : le temps insiste, omniprésent dans sa répétition, immuable dans son écoulement. C’est le temps comme événement, implacable, le temps comme destin.