Reservoir Tarantino : My Best Friend’s Birthday

Quentin Tarantino

Tout bon film commence par une bonne légende. Il était une fois My Best Friend’s Birthday, film de jeunesse (1987) réalisé par Tarantino avec sa bande d’amis de l’époque, sur leur temps libre, scénario co-écrit par Craig Hamann : un incendie plus tard, il n’en restera que 36 minutes sur les 69 d’origine.

Les 36 minutes de noir et blanc, disponibles sur YouTube ou Dailymotion nous plongent dans les premières expérimentations d’un futur grand réalisateur. Bien sûr la manœuvre est toujours un peu malhonnête, il ne s’agit pas de révéler une vidéo prophétique et de voir, comme dans tout biopic gonflé qui se respecte, la fin dans l’origine, où chaque plan serait une pierre qui prendrait place dans l’édifice Tarantino, l’indice indiscutable d’une mission sacrée pour le 7ème art. Mais il n’est pas rare pour un artiste débutant de traiter sa première œuvre comme un serpent capable d’engloutir un éléphant, en y enfournant tout ce qu’on aimerait y voir figurer comme si c’était sa seule chance de donner naissance à quelque chose, au mépris d’une juste mesure. Il est donc tout naturel de reconnaître dans ces vestiges de tentatives juvéniles les visages du futur. Et puis, au fond, nous aimons les contes de fée. Aussi, armons nous d’une sincère mauvaise foi, il en va de notre intégrité.

Tarantino is Clarence Pool

La première chose qui frappe au visionnage, c’est donc la part importante de matériaux bruts qu’on retrouvera dans les autres œuvres à venir de Tarantino. De nombreuses répliques se retrouvent par exemple dans le True Romance de Tony Scott, où le personnage de Clarence Worley joué par Christian Slater est une version réactualisée du Clarence Pool joué par Tarantino dans My Best Friend’s Birthday. L’obsession pour Elvis, le style mauvais garçon rockabilly, et l’esprit de bande seront autant de reprises. Comme on peut s’y attendre l’œuvre contient une dose importante de pop culture, avec tout un lot de citations de musiques, de films ou de shows de télévision. On évoque un restaurant Rockabilly Burgers avec « des Elvis de partout » qui rappelle le Jack Rabbit Slim’s de Pulp Fiction dans lequel Mia Wallace a ses habitudes, avec ses Douglas Sirk Steak, ses Durwood Kirby Burger, et ses Milk Shake à 5 dollars. Le groupe d’amis gravite autour d’un studio de radio (Kbilly’s, comme la voix off dans Reservoir Dogs) qui est une version alternative du magasin de VHS où travaillait Tarantino — dont quelques-uns des collègues ont participé au tournage — et du magasin de BD de True Romance.

La musique joue bien sûr une place importante, elle donne leur caractère à plusieurs scènes comme ce combat avec une version de Right Now joué par The Creatures (fondé par Siouxsie Sioux et Budgy de Siouxsie and the Banshees), ou Walk The Line de Johnny Cash pour le dialogue près du billard, et, bien sûr, du Elvis. Il y a quelques classiques auxquels on n’échappe pas, comme les citations cinématographiques, aussi peut-on entendre les personnages parler de Dressed To Kill de Brian De Palma alors qu’un peu plus tôt une scène (le message vengeur laissé par Eddy sur le répondeur) en est une reprise humoristique. Et, évidemment, nous avons droit à un plan qui met en valeur les pieds de femme, timide celui-ci : la call-girl allongée sur le côté en train de répéter son accroche pour son client, se déchausse, puis la caméra la parcourt des pieds à la tête. Plutôt que de montrer, Tarantino préférera en parler, au travers de son personnage Clarence, fétichiste des pieds et heureux d’avoir travaillé dans un magasin de chaussures avec des clientes exigeantes.

Mais que raconte le film ? Mickey Burnett (Craig Hamann) apprend le jour de son anniversaire que sa petite amie ne reviendra pas, et Clarence Pool fait tout pour que la journée de son meilleur ami soit inoubliable malgré tout. Et quoi de mieux qu’un bon gros gâteau et une call-girl pour remonter un moral en berne ? Derrière un humour provocateur, tout en ruptures, gentiment marginal, c’est par leurs émotions naïves et sincères que les personnages évoluent, ce sont les enchevêtrements d’actions constamment détournées de leurs volontés premières qui tissent les trames de dialogues ou d’actions. Un homme qui veut consoler l’amour perdu de son ami, tombe amoureux et perd sa propre petite amie ; une femme qui décide de se prostituer tombe amoureuse de son premier client, un désaccord autour d’un gâteau débouche sur une dispute sur Elvis et Marlon Brando… Les fils narratifs comme les dialogues se déroulent en contradictions, en cascades et en combles, le caractère autonarratif des personnalités conduit le récit, crée les incidences.

C’est la jubilation qui infuse le tout. On y voit la performance de Tarantino, sinon la plus juste, du moins la plus emportée, comme un groupe de rock formé depuis 3 jours qui donnerait son premier concert, dans une effervescence d’énergie brute qui se déploie sauvagement. Les personnages fournissent une présence débordante, et parfois, par manque d’expérience à la réalisation, cela peut tourner au ridicule, comme dans les scènes de kung fu où s’enchaînent les problèmes de fluidité et de pertinence des plans, rappelant certains inserts de coups de pieds dans Le Temple de Shaolin de Hsin-yan Chang et Zhang Xinyan, sorti un an plus tôt, mais on peut aussi assister à quelques moments de grâce.

C’est avec une série de plans audacieux comme celui après que Clarence a prisé du poil à gratter, qui serpente de la bonbonne d’eau à son ami venu l’aider, au robinet de la bonbonne puis à Tarantino par terre sous le jet d’eau, que l’on peut saisir ce qui deviendra une passion des plans viscéraux et contrariés qui tardent à délivrer une information, et où c’est à la caméra qu’il revient de dialoguer les scènes. On pense à l’ouverture de Reservoir Dogs, au mouvement circulaire autour de la table qui ne s’embarrasse pas de se loger un instant derrière les épaules des gangsters, sans visibilité supplémentaire, conférant au spectateur un statut inconfortable et en même temps familier, ou encore filme jusqu’à trois personnages tour à tour à l’écoute d’un quatrième qu’on nous réserve. Dans My Best Friend’s Birthday, c’est le dialogue autour de la table de billard, dissimulant les personnages derrières les lustres, s’attardant sur le dos de Tarantino fermant la vue de sa partenaire, qui est un premier essai pour ce genre de manœuvre. On oublie parfois que Tarantino, maître du film violent, est un fan de comédies romantiques (comme à peu près de tous les genres cinématographiques, convenons-en), et c’est sur l’idylle entre Clarence et Misty que se conclut ce fragment de premier film, idylle entre deux fleurs bleues, une femme forte et naïve, un homme naïf et viril (du moins dans sa tête).

Tarantino, My Best Friend’s Birthday

My Best Friend’s Birthday est un jardin à belles surprises où l’on trouve à la fois tous les thèmes qui vont être ceux de des premiers succès du réalisateur mais aussi une méthode, un style déjà à l’essai et à l’œuvre. Et, si la technique vient parfois à manquer, on peut toutefois deviner derrière l’univers déployé, en trichant un peu il est vrai, quel grand réalisateur devrait devenir Quentin Tarantino, avec un peu de persévérance.