Nous parvient des éditions Grasset un passionnant dictionnaire alphabétique des personnages de Proust au sein de la Recherche. Il y en eut d’autres bien avant lui mais celui-ci est dû à une jeune chercheuse particulièrement inspirée. Les articles de la jeune autrice, Mathilde Brézet, sont au nombre de 99, ce qui est peu par rapport à une population de personnages romanesques bien plus étendue. En vérité, il est plus d’une omission comme, par exemple, celle de tel philosophe norvégien invité à un repas. En revanche sont retenus et commentés des localités tels que Balbec, Combray, Doncières ou Venise qui interviennent véritablement en acteurs du grand récit.

Bien sûr, le dernier roman de Joshua Cohen ravira les amateurs de caméo avec l’apparition tonitruante de Benjamin Nétanyahou dans sa dernière partie. Mais il ne faudrait pas réduire cette œuvre à ce patronyme devenu dynastie. Mieux vaut accorder une grande attention à son sous-titre : Les Nétanyahou, « ou le récit d’un épisode somme toute mineur, voire carrément négligeable, dans l’histoire d’une famille très célèbre » qui souligne sa dimension de fable ironique et d’histoire morale. Joshua Cohen signe avec Les Nétanyahou un immense et irrésistible roman des conflits sous l’apparence inoffensive d’un campus novel et d’une satire du monde académique.

C’est une forme de testament d’autrice que nous offre Joan Didion avec Pour tout vous dire, recueil de chroniques publiées entre 1968 et 2000 qui n’aurait pas dû paraître de manière posthume en France chez Grasset, dans une traduction de Pierre Demarty. La préface signée Chantal Thomas est d’ailleurs au présent et elle célèbre une écriture qui s’offre comme un « alliage de dureté factuelle et d’humour ». Joan Didion a pratiqué le journalisme, le scénario, le roman, l’essai comme autant de formes qui « dessinent simultanément le portrait d’un pays, d’une époque — et d’une femme ».

Joan Didion, autrice, scénariste, essayiste, journaliste (et phare du « new journalism », s’est éteinte hier à New York. Elle avait 87 ans. Son œuvre est une fresque de l’Amérique comme de sa propre vie, deux sujets en miroir, collectif et intime, intérieur et extérieur. Le 2 février prochain, les éditions Grasset publieront Pour tout vous dire (Let me tell you what I mean), dans une traduction de Pierre Demarty, un livre qui rassemble des chroniques publiées entre 1968 et 2000 comme les thèmes de prédilection de l’autrice (presse, politique, Californie, femmes) et s’offre comme un « pourquoi écrire ». Retour sur une œuvre majeure depuis le prisme du documentaire que lui consacra Griffin Dunne, en 2017 et d’une phrase en ouverture du White Album, cette phrase qui vaut ethos comme art poétique, « Nous nous racontons des histoires afin de vivre » (« we tell ourselves stories in order to live »).

Le moins qu’on puisse dire c’est que les femmes sortent de l’ombre ! On ne peut s’en plaindre. Certaines de leurs « porte-paroles » sont largement invitées à la radio et à la télévision comme Titoui Lecoq et son ouvrage, Les grandes oubliées. Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes (L’Iconoclaste), Virginie Girod, Les ambitieuses. 40 femmes qui ont marqué l’Histoire par leur volonté d’exister (M6 éditions) ; on se souvient de l’ouvrage de Léa Salamé, Femmes puissantes, en 2020, pour ne citer que les plus médiatisées. Allons du côté des ouvrages « francophones ». En cette rentrée, Léonora Miano publie chez Grasset deux essais différents et, d’une certaine façon, complémentaires : L’autre langue des femmes et Elles disent.

Après I love Dick de Chris Kraus, Jewish Cock de Katharina Volckmer : rien à voir entre les deux livres, sans doute, sinon la manière dont le sexe concentre une époque, dans ses espoirs fous comme dans ses failles, dont le sexe articule trajectoire singulière et Histoire collective. Le premier roman de Katharina Volckmer détonne par son insolence, sa liberté radicale, sa puissance. Dans un récit court — le monologue d’une jeune femme jambes écartées face au docteur Seligman —, l’autrice explore la question des corps et des genres, la culpabilité allemande, les liens de l’héritage et de l’identité. Si son texte rappelle Thomas Bernhard ou Woody Allen, Philip Roth ou Kafka, c’est bien une voix singulière qui fait irruption ici et ne laisse aucun répit à son lecteur.

À la mi-août dans la librairie Point Virgule des éditions Dalimen à Cheragas, dans la banlieue d’Alger, quatre universitaires ont rendu hommage à Gisèle Halimi, à son parcours et à sa ténacité, chacune d’entre elles choisissant un accent particulier à mettre sur cette vie remarquable.

Le titre de ce livre de Paul Preciado expose le paradoxe et le point de vue critique qui structurent l’ensemble de son discours. Le monstre est celui qui ne parle pas mais qui est fait monstre par ceux qui parlent à sa place, qui parlent de lui, qui « le parlent » et, faisant ceci, le constituent en objet monstrueux. Preciado, ici, inverse ce rapport discursif, cette domination dans et par le discours, en s’émancipant du destin habituel du « monstre », en se mettant à parler, et à parler face à ceux qui le constituent en tant que monstre.

Vif et frondeur, tel est le nouvel essai, La Passion d’Orphée que le romancier Philippe Vilain vient de faire paraître aux éditions Grasset. Dans ce pamphlet sans compromis, l’essayiste déploie l’idée forte selon laquelle la littérature contemporaine paraît effrayée par l’écriture, la refuse et lui préfère des formes populistes et marketées comme l’exofiction.

Peu avant Noël, au Sud de Londres, est retrouvé le cadavre d’une jeune femme, Zalie Dyer. L’enquête commence et un suspect est très vite désigné : M. Wolphman, ancien prof du lycée de la ville, désormais en retraite, qui clame évidemment son innocence. Jusqu’ici la trame du dernier roman de Patrick McGuinness, Jetez-moi aux chiens, pourrait sembler on ne peut plus classique, c’est pourtant une expérience sidérante qui attend le lecteur, une plongée dans les dessous de nos présents, au cœur des rumeurs et réseaux qui le tissent et amplifient toute info. Si Jetez-moi aux chiens est un roman policier, c’est à la manière d’un Envers de l’histoire contemporaine, devenu recto de nos écrans.

« Au vu de l’érosion des sols, la Grande-Bretagne ne dispose plus que de cent récoltes » : la citation du Guardian (20 juillet 2016) figure en épigraphe d’Automne d’Ali Smith et elle suit deux vers de Shakespeare, « Que le printemps vous revienne / Les moissons terminées à peine ! ». D’entrée, Ali Smith indique, en semblant juxtaposer du disparate, combien la fiction permet d’articuler actualité d’aujourd’hui et d’hier, saisie médiatique comme littéraire d’un état présent du monde, sur le déclin. Un cycle est en cours, multiple : romanesque comme saisonnier et, au-delà, politique et symbolique. 

David King est à la tête d’un empire : les camions bleus de son entreprise de déménagement vous font des queues de poisson sur les routes, vous ne pouvez pas rater ses pubs sur les chaînes câblées, à la radio ou en 4×3 sur les murs : King’s Moving, déménageurs depuis 1948 pour les 5 boroughs de New York et 3 États voisins, sans compter les six entrepôts de stockage télésurveillés, climatisés et accessibles 24/7. Cet empire, Joshua Cohen en fait le biais d’une saisie caustique de notre époque, dans un roman qualifié par le New Yorker de « Soprano à la juive ».