L’infinie sécession de John Jefferson Selve (Meta Carpenter)

John Jefferson Selve © Giasco Bertoli /éditions Grasset

Avec Meta Carpenter, John Jefferson Selve – qui dirige la revue Possession Immédiate à laquelle Diacritik est toujours très attentive – livre un premier roman puissamment lyrique.

Le titre du livre est le pseudo d’une camgirl, ces jeunes femmes qui se dénudent devant une caméra, en direct sur Internet et contre de l’argent. Un homme, Corsaire-Satan, entame avec elle une relation scopique et épistolaire. Mais le titre est aussi une référence à Meta Carpenter Wilde, scripteuse en chef d’Hollywood, dont Faulkner tomba (tiens donc !) amoureux au premier regard et avec qui il vécut une longue histoire d’amour. Meta vit dans une (notre) époque où « aucune amorce de geste ou de pensée ne nous est déjà plus accordée, (…) hypnotisée derrière l’écran. Nous sommes assistés, enveloppés. Nous sommes aujourd’hui vides d’un mouvement inaugural. Dès la naissance nous acceptons de ne plus faire de mouvements. » Elle évolue dans les (nos) années 2020 où « Le temps n’est plus que celui des faits. Il faut les reproduire et mimer au plus vite : la masturbation, le meurtre, la pénétration, l’effraction. » Un univers définitivement allié à la Technique.

Justement, Meta — qui entre dans ses 19 ans — pousse le vice le plus loin possible et soignant le mal par le mal, invente une pornographie assistée par… un drone. Mais donc « Elle aime lire des extraits de Faulkner sur le réseau. Elle peut se concentrer sur lui parce qu’il ne fait rien pour. Faulkner lui dit qu’elle n’est pas encore tout à fait un automate. Il suffit de le lire plus de cinq minutes pour être emportée loin du réseau et sur tous les fronts. L’écrivain est sa gymnastique. Sa concentration. » Emportée aussi par Hafsia, troisième personnage qui intervient dans les angles.  « Son amie est une pute virtuelle au grand cœur. (…) Elle a l’éloquence. Les mots. Un doctorat de littérature, et Sciences-Po en poche. » Leur duo sous drone crée de nouvelles formes esthétiques; on pense à Francis Bacon juste avant de lire une mise en garde de l’auteur qui contre l’évidence. Pourtant, cette phrase ne déparerait pas sur un cartel du peintre : « Dans leurs vidéos, on dirait des cannibales esseulées se goinfrant de leurs reflets pour ne pas se mettre une balle dans la tête. » Succès total, ces images inouïes deviennent virales. Elles traversent métaphysiquement la pornographie et la puissance des algorithmes, en font de la couleur et du cri : « L’engin volant tournoie dans la pièce, et d’un invisible fil de soie, il les empaquette dans un tissu d’algorithmes plus dense que le titane. » Les deux jeunes femmes s’éloignent en tous cas de la foule des stupides images féminines d’Instagram… « Ces filles d’après la marée du monde n’ont jamais existé autrement qu’à travers l’émission jaune cadavérique de leur propre reflet. Elles sont approuvées par la masse des autres fantômes femelles qui errent sur ces réseaux. »

Le roman atteste que l’opération amoureuse s’éprouve dans l’effusion et la scission avec la société, pas dans la poursuite d’une fusion. La parole de Corsaire-Satan précise bien à sa muse spéciale :  « Je ne t’écris pas pour pour que tu te sentes bien, ni pour que tu te reconnaisses dans ce qui va suivre. Je ne te partage pas une expérience. Je t’offre un monde où tu n’as pas à te refléter pour exister. Nos vies ne se valident pas l’une l’autre. » Voilà même l’ombre de Georges Bataille : « C’est ainsi que nous devons nous tenir, droits, loin de la sempiternelle psychologie et loin des calculs algorithmiques, parce que tout ça, c’est la même chose. Strictement la même chose. Ne t’y trompe pas, Meta. Tu dois te soulever, faire durer l’éclair en toi, en même temps que son absence. Je compte sur ton ampleur. » Le destin des vidéos sera funeste et aura des conséquences mondiales mais à cet instant le livre bascule dans la confidence autobiographique et ce qui pourrait au premier abord paraître comme un écueil se révèle un tour de force. Corsaire-Satan-Jefferson-Selve parle ainsi de sa double origine : de l’absence de sa mère qu’il n’a jamais connue et de sa vie avec la femme qui l’a élevé. Double amour maternel qui sera aussi celui que recevra l’enfant qui naîtra de l’union du trio Meta-Hafsia-Corsaire, prénommée Élise. Il ne reste plus qu’à lui écrire une lettre ; les mains du lecteur tremblent et les phrases aussi — « Ton monde en profondeur sera le négatif du nôtre enfin révélé. Alors, même si ta naissance vient de nos enfers, elle germe d’une source où ce rose n’est plus que la poussière de mes ultimes tourments. De ceux qui étouffaient tout possible. Mais toi, tu ne te calfeutres pas. Tu ne t’auscultes pas. Tu as l’appétit. Le ventre au ciel. Tu vas te battre. Quelle consolation que d’être dans ta tête d’enfant. Et quel courage il aura fallu à ces femmes que j’invoque. Mes mères sont mortes broyées par les hommes. Les tiennes ont tenu telles des saintes. Elles sont déjà pour toi les étincelles de tes fureurs à venir. » Une adresse éblouissante qui donne envie que le livre ne finisse pas, ce qui est aussi rare que remarquable pour un premier roman.

John Jefferson Selve, Meta Carpenter, éditions Grasset, février 2022, 200 p., 17 € 50 — Lire un extrait