Léonora Miano : à propos du matrimoine (Elles disent & L’Autre langue des femmes)

Le moins qu’on puisse dire c’est que les femmes sortent de l’ombre ! On ne peut s’en plaindre. Certaines de leurs « porte-paroles » sont largement invitées à la radio et à la télévision comme Titoui Lecoq et son ouvrage, Les grandes oubliées. Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes (L’Iconoclaste), Virginie Girod, Les ambitieuses. 40 femmes qui ont marqué l’Histoire par leur volonté d’exister (M6 éditions) ; on se souvient de l’ouvrage de Léa Salamé, Femmes puissantes, en 2020, pour ne citer que les plus médiatisées. Allons du côté des ouvrages « francophones ». En cette rentrée, Léonora Miano publie chez Grasset deux essais différents et, d’une certaine façon, complémentaires : L’autre langue des femmes et Elles disent.

Puisque ces deux livres intéressent à l’Afrique sub-saharienne pour le premier et pour le second surtout aux anglophones et aux Africaines Américaines, nous rappellerons succinctement, en toute fin d’article, d’autres ouvrages venant des pays « dominés » par l’Europe ou l’Occident : en 1993, de Zakya Daoud, Féminisme et politique au Maghreb. Soixante ans de lutte (1930-1992) ; en 1998, de Gisèle Pineau et Marie Abraham, Femmes des Antilles. Traces et voix (Stock). Ces deux derniers ouvrages étaient alors une percée de pionnières. Désormais de nombreux titres pourraient leur être associés : citons en 2007, Les Arabes, les femmes, la liberté de Sophie Bessis. J’aurais souhaité inclure l’intéressant dialogue entre Michelle Perrot et Wassyla Tamzali, La tristesse est un mur entre deux jardins. Algérie, France, féminisme (Odile Jacob, 2021), mais on n’y trouve pas, comme dans les ouvrages précédents, une sortie de l’ombre de femmes du Maghreb bien identifiées ; plutôt des données biographiques et des réflexions personnelles sur des thématiques générales.

D’entrée de jeu je veux préciser que je ne rentrerai pas dans un débat autour du mot « féminisme » tant il revêt des acceptions multiples selon l’espace de parole et de pensée que l’on occupe. Je ferai volontiers mienne la remarque du Prix Nobel de la Paix de 2018, Denis Mukwege : « Je ne me suis jamais décrété féministe, mais en rencontrant des féministes comme Eve Ensler et d’autres, je me suis rendu compte que nous menons un même combat. On peut parfois caricaturer ce mot mais c’est un appel à travailler ensemble pour l’égalité des droits entre les femmes et les hommes ». Rappelons que Denis Mukwege vient de publier à cette rentrée, La Force des femmes. Il est entendu, de mon point de vue, qu’égalité ne signifie pas identité, reproduction mimétique des « droits » masculins pour les femmes mais de droits équivalents en autonomie, liberté et affirmation de soi entre hommes et femmes, revendication à adapter aux cultures et aux sociétés.

Sous une couverture nouvelle et attrayante, Leonora Miano, pour ces 19ème et 20ème ouvrages qu’elle nous offre, poursuit une réflexion entamée depuis plusieurs œuvres. Elle se focalise ici sur le matrimoine constitué de ces faits, événements, parcours de vie et créations (écrites ou orales) que les femmes ont semé depuis des siècles.

Dès la première phrase, l’écrivaine inscrit l’objet de son développement, « les femmes du continent africain » et sa raison d’être : ces femmes se confondent « avec les origines de l’humanité ». Malgré cette qualité, ont-elles la place qu’elles méritent « dans l’imaginaire des peuples » ? La réponse est, bien entendu, négative et c’est cette invisibilité que L. Miano entend effacer par son essai, du moins en partie. Signalons tout de suite, ce qui apparaît très vite, que les femmes évoquées sont celles de l’Afrique subsaharienne, le nord de l’Afrique étant volontairement mis de côté. L’argument qu’elle avance pour démontrer la nécessité de sa recherche est l’argument même que donnait le jeune Fanon, en 1952 dans « Le Syndrome nord-africain », quand il interpellait ses confrères médecins ignorants de l’humanité de leurs malades nord-africains émigrés en France : « Si TU ne réclames pas l’homme qui est en face de toi, comment veux-tu que je suppose que tu réclames l’homme qui est en toi ?
Si TU ne veux pas l’homme qui est en face de toi, comment croirai-je à l’homme qui est peut-être en toi ?
Si TU n’exiges pas l’homme, si TU ne sacrifies pas l’homme qui est en toi pour que l’homme qui est sur cette terre soit plus qu’un corps, plus qu’un Mohammed, par quel tour de passe-passe faudra-t-il que j’acquière la certitude que, toi aussi, tu es digne de mon amour ? »

Léonora Miano écrit, quant à elle : « il s’agit de la reconnaissance en l’autre d’une part de soi-même, de la légitimation de son expérience comme source d’enseignements, d’une assimilation ne serait-ce que partielle de son histoire parce qu’elle a droit de cité dans un récit universel ». Ainsi toute l’Histoire de l’humanité gagnera en profondeur et en réelle complexité à s’enrichir des expériences des femmes de l’Afrique sub-saharienne. Cela aidera aussi à ne pas se contenter de mimer l’expérience des femmes d’Europe et d’Occident qui ne sont qu’un parcours parmi d’autres des femmes du monde. Après avoir interpellé le discours dominant pour qu’il accepte sa relativité, l’essayiste pointe l’autre interlocutrice qu’elle vise : « les Subsahariennes » qui doivent inventer « des cultures nouvelles » pour parvenir à fabriquer des systèmes pacifiés entre « la confrontation entre apports européens et patrimoine ancestral ». Les deux cultures en jeu, l’européenne et la subsaharienne, doivent parvenir à cohabiter de manière égale, sans que la dominante ne phagocyte la dominée. Fanon encore [de mon point de vue] … en 1956, dans la conclusion de son intervention au Ier Congrès des Écrivains et Artistes noirs à Paris, appelait déjà de ses vœux la fin de ce que Miano nomme « la colonialité » : « La culture spasmée et rigide de l’occupant, libérée s’ouvre enfin à la culture du peuple devenu frère. Les deux cultures peuvent s’affronter, s’enrichir.
En conclusion, l’universalité réside dans cette décision de prise en charge du relativisme réciproque des cultures différentes, une fois exclu irréversiblement le statut colonial ».

En novembre 2020, nous rendions compte dans Diacritik, de l’essai précédent de Léonora Miano, Afropea. Si nous le sentions comme un prolongement réflexif du roman de 2019, Rouge impératrice (Diacritik, septembre 2019), L’autre langue des femmes, en est un prolongement encore plus évident. Au centre du roman, nous trouvions une protagoniste, Boya, qui inventait la vie en négociant entre tous les apports dont elle était faite. Elle reprendra d’ailleurs une phrase de Kwame Nkrumah, mise en exergue du roman We face neither East no West: we face forward (On ne regarde ni à l’Est ni à l’Ouest : on regarde vers l’avant). Ainsi l’écrivaine creuse le sillon pour sortir de ce qu’elle nomme l’épistémicide : « L’africanité contemporaine apparaît alors comme un interminable épistémicide, lequel réside certes de l’influence coloniale, mais aussi d’un manque de vision et de volonté politique dans les pays subsahariens. Cette africanité issue de la colonialité ayant pris ses quartiers à la tête des États, dans les lieux de pouvoir, il n’est pas étonnant qu’elle masque l’horizon. Pour imaginer autre chose qu’une existence passée sous les décombres de soi-même, il faut y être entraîné, voire guidé ».

C’est donc dans cette perspective qu’il est urgent de transformer le regard que l’on a sur les femmes du continent : à force de ne les appréhender que comme des victimes et des opprimées, on les enfonce irrémédiablement dans la domination.  Pour elles, cette domination s’exerce aussi par le « féminisme » qu’on leur impose comme solution alors que ce féminisme est occidental ou oriental et ne tient compte ni de leur Histoire, ni de leurs cultures, ni de leurs expériences depuis les siècles les plus anciens. Le programme qu’elle se propose d’exposer est clairement annoncé : « En parcourant leur histoire, en fréquentant les figures exceptionnelles qu’elles surent devenir, les sociétés initiatiques ou les mouvements féminins qu’elles créèrent, il est aisé de mettre au jour un matrimoine à même de forger la confiance en soi nécessaire pour aller à la rencontre du monde. C’est à cette flânerie que ces pages vous convient, afin de dévoiler, par l’analyse des parcours évoqués, une autre langue des femmes ».

Elle ne revendique pas un statut d’historienne mais celui d’une intellectuelle qui s’est documentée et n’a pu exposer entièrement ce qu’elle a accumulé comme savoir, souvent par les voies de l’oralité et sans ignorer que la légende côtoie l’Histoire. Elle n’entend pas construire une sorte de légende dorée des femmes puisqu’elle montrera aussi bien leurs réussites que leurs failles à travers la reconstitution de figures qui n’ont pas témoigné pour elles-mêmes ; elle n’hésite pas à aller à rebours des interprétations habituelles pour ne pas masquer autoritarisme, cruauté et violence de certaines femmes de pouvoir. Ce n’est que par la constitution de cette autre Histoire qu’on peut venir mieux outiller à l’échange et à la confrontation avec les Occidentales comme les Orientales qu’elle met à distance, différemment mais aussi clairement que les premières. Entre les Orientales et les Subsahariennes, existent l’esclavage et « l’afrophobie systémique » de leurs pays. C’est ici que l’essayiste fait intervenir la citation de Nkrumah donnée précédemment. La pénétration orientale en Afrique subsharienne a fragilisé le continent et a préparé le terrain des Occidentaux. Si des affirmations trouvent tout à fait leur écho dans l’Histoire, la généralisation à laquelle procède l’essai nous laisse perplexe embrassant tant les pays du Levant que ceux du Maghreb qui ont pourtant subi, eux aussi, la brutalité coloniale. Mais ce n’est pas l’essentiel de la démonstration et il est préférable de s’attarder sur l’apport de l’essai plutôt que sur ses exclusions.

Ce qu’apporteraient les expériences des Subsahariennes serait de ne pas se mesurer au sexe masculin, ce qui est l’obsession du féminisme occidental ; de choisir une voie autre que celle d’une égalité avec lui : l’essai semble entendre égalité au sens d’une réplique exacte pour les femmes des droits qu’ont les hommes. Ce qu’il faut, c’est « dire le monde à partir de son lieu et en ses propres termes » : « Les Subsahariennes, qui enfantèrent l’humanité, n’ont nul besoin de mendier une chambre à elles dans la grande maison bâtie par d’autres. Il importe simplement qu’elles réinvestissent leur histoire et sachent, à partir de leur matrimoine, forger les outils de leur autodétermination ».

Ces ancêtres ne sont pas irréprochables et toutes leurs expériences sont à analyser autant que possible avec le savoir que l’on possède les concernant. Pour finir cette introduction substantielle dont le titre, rappelons-le, est « Parmi les femmes du monde », l’essayiste développe trois exemples qui annoncent ce qu’elle exposera dans ses deux chapitres suivants : Celui de Mkabayi kaJama, princesse zouloue aux 18e et 19e siècles ; celui de la reine Labotsibeni du Swaziland de la fin du 19e et début du 20e siècle ; celui d’Ekwa Mwato, femme originelle des rites religieux des anciens côtiers du Cameroun.

Le premier chapitre, « Femmes de pouvoir » développe de nombreux exemples en quelques 140 pages. Le second chapitre, « Collectifs féminins » est plus court et liste des expériences collectives en une quarantaine de pages. Pour le premier chapitre qui nous livre une somme d’informations impressionnante qui ne peut qu’enrichir le matrimoine de chacun(e) quel que soit son lieu de réception, on peut constater que l’Afrique subsaharienne n’échappe pas à l’existence de femmes exceptionnelles qui se sont distinguées de leurs consœurs en vivant une expérience inouïe pour le meilleur et pour le pire. On découvrira à la lecture de l’ouvrage, ces destins de femmes : ce ne sont pas de simples biographies racontées avec la maîtrise narrative que sait déployer l’écrivaine. Elles sont enrichies d’une réflexion sur la condition de ces femmes, sur l’analyse du pouvoir tel qu’il s’exerce en temps et lieu. Les destins choisis sont regroupés sous des sous-titres séduisants : « Jouissance créatrice » pour la reine sans nom, actuel Rwanda ; « Rebelle réprouvée » pour Tassi Hangbe du Dahomey, début 18e siècle ; « Glorieux infanticides » pour Moremi Ajasaro, 12e-13e s. actuel Nigeria ; « Assise royale » pour Njinga Mbande, 17es., actuel Angola ; « Sanglantes moissons » pour Amina de Zaria, conquérante haoussa du 16e s. ; « Furie castratrice » pour Araweelo, reine des Somalis, an 15 de notre ère ; « Romance princière » pour Yennenga, actuel Ghana ; « Panthère noire » pour Sarraounia Mangou, 19e s., actuel Niger ; « Pax africana » pour Okinka Pampa Kanyimpa, actelle Guinée Bissau.

Prenons l’exemple du premier qui s’appuie sur un mythe d’un espace géographique qui deviendra le Rwanda, celui de la « Reine non nommée » qui, se languissant de son époux absent, requiert les services d’un de ses gardes pour la soulager de son désir sexuel. Paniqué par la mission qui lui était imposée, le jeune homme ne peut satisfaire la Reine par les moyens habituels : involontairement, il lui prodigue des caresses insolites réveillant son clitoris et ses petites lèvres : « La reine déborda de plaisir, le torrent de sa jouissance donnant naissance au lac Kivu. Le phénomène ne put être évidemment dissimulé ». On lira avec intérêt l’interprétation de L. Miano. De notre point de vue et en prolongement de cet essai, cette entrée en matière du mythe se prête à une comparaison avec des mythes et légendes d’autres cultures : je pense, en particulier, au conte d’ouverture des Mille et une nuits. A partir du même motif : une reine sans nom (est-ce pour permettre à toute femme de s’identifier à elle ?) en attente quand le Roi part guerroyer, trouve la voie pour satisfaire son désir. L’issue est différente comme sont différentes les civilisations où le récit prend naissance. Mais ne serait-ce pas un travail passionnant sur le matrimoine du monde que d’établir des parallèles et des comparaisons ?

Le développement de cette première illustration conduit l’essayiste à la conclusion suivante assez représentative de sa démarche d’ensemble : « L’autre langue des femmes, telle qu’il serait souhaitable de l’envisager, amène d’abord à la connaissance de soi, à la satisfaction d’être soi. Cela se passe hors de toute référence extérieure, sans qu’il soit question de comparaison avec l’homme. Comparer, c’est très vite hiérarchiser. C’est aussi, pour celles qui se déterminent par rapport à l’individu de sexe masculin qu’elles installent au centre de leurs préoccupations, se définir à travers des carences ou des limitations. Ce qu’apporte ce mythe dans une perspective que l’on pourrait dire gynile, c’est la prise de conscience par le sujet féminin de sa compétence pour évaluer ses besoins et de son autorité sur sa destinée ».

Les exemples sont moins nombreux dans le second chapitre. Mais ils corroborent les imaginaires romanesques de romans africains devenus des classiques, qui enrichissent ce matrimoine recherché. Car les romanciers qui les ont mis en scène ne les ont pas inventés et les ont empruntés au réel vécu. Je n’en prendrai que deux exemples : celui de Sembène Ousmane, Les bouts de bois de dieu (1960) et celui d’Emmanuel Dongala, Photo de groupe au bord du fleuve (2010). Qui a lu le roman de Sembène Ousmane ne peut oublier la marche des femmes, de Thiès à Dakar, en soutien à la grève des cheminots et avec comme tête de proue Penda, la prostituée ?

« Depuis qu’elles étaient sorties de Thiès, les femmes n’avaient cessé de chanter. Aussitôt qu’un groupe laissait mourir le refrain, un autre le reprenait, puis de nouveaux couplets étaient nés, comme ça, au hasard de l’inspiration, une parole en amenant une autre qui trouvait à son tour son rythme et sa place. Personne ne savait plus très bien où commençait le chant ni s’il finirait jamais. Il s’enroulait sur lui-même comme un serpent. Il était long comme une vie ».

Plus encore, le superbe roman d’E. Dongala, entièrement consacré à la dureté du combat de femmes travaillant dans des carrières de pierres, s’entraidant et affrontant le pouvoir qui, cette fois, n’est pas le pouvoir colonial mais le pouvoir national. Ces « casseuses de cailloux » découvrent la force de l’union, la solidité de la solidarité et les écueils que l’on rencontre tant la misère, la violence et le mépris du pouvoir obligent les femmes à aller jusqu’au bout de leur décision. Pour qui ne l’a pas fait, un roman à lire de toute urgence pour déraciner de l’esprit une représentation de victimes, têtes baissées dans leur malheur.

En même temps que son essai substantiel que nous venons de parcourir, et que l’écrivaine nomme « flânerie », elle nous propose « une pièce vocale », composée de citations de femmes, organisée en treize entrées, non titrées ; cent onze noms signent un florilège. A chacune, à chacun d’avoir la curiosité de découvrir qui se profile derrière tel ou tel nom. Ce genre de livre, très maniable, léger, qu’on peut emporter dans son sac ou dans sa poche, peut se lire d’une seule traite ou se reprendre en butinant d’une citation à l’autre. Roland Barthes écrivait dans S/Z par rapport aux textes que l’on cite lorsqu’on écrit : « Quels textes accepterais-je d’écrire (de ré-écrire), de désirer, d’avancer, comme une force dans ce monde qui est le mien ? »

C’est une invitation à partager cette « force » et, peut-être, à composer la sienne propre en l’enrichissant de cet apport à laquelle le recueil nous invite. Les treize entrées regroupent des citations autour d’une dominante que nous avons tenté de nommer, en l’illustrant parfois d’une citation :
1 – Se revendiquer comme femme et non comme victime. Toni Morrison : « Se libérer est une chose ; revendiquer la propriété de ce moi libéré en était une autre ». Et : « … Elles avaient entrepris de créer quelque chose qu’elles puissent devenir ».
2 – Le corps, l’amour, le sexe
3 – Être en éveil, toujours
4 – Vieillir
5 – La puissance féminine. Sonia Sanchez, « Ma simple passion est d’inscrire nos noms dans l’Histoire et de marcher dans cette lumière qui est femme ».
6 – Amour et liberté
7 – Le rapport à l’homme. Olympe de Gouges : « De Paris au Pérou, du Japon jusqu’à Rome, le plus sot animal, à mon avis, c’est l’homme ».
8 – Le mariage ?
9 – La race. Miriam Makeba : « Le conquérant écrit l’Histoire ; ils sont venus, ils ont conquis, ils écrivent… ne vous attendez pas à ce que des gens venus nous envahir écrivent la vérité à notre sujet ».
10 – Parole et silence. Audre Lorde : « Si je ne me définissais pas moi-même, je serais écrasée par les fantasmes d’autres à mon sujet et dévorée vivante ».
11 – Dieu ?
12 – Viol et peur
13 – S’affirmer et devenir. Christiane Taubira : « Les peuples de l’outre-mer français savent que les séquelles de la violence d’État, de l’oppression, de l’humiliation restent longtemps  nichées dans l’inconscient qui transporte l’émotivité du corps et les écorchures de l’esprit ».

Certains noms reviennent plus souvent que d’autres, témoignant de la complicité que l’écrivaine entretient avec telle ou telle personnalité. Deux noms reviennent cinq fois : celui d’Audre Lorde (New-York, 1934-1992), féministe et lesbienne, essayiste et poétesse américaine, actrice du mouvement de défense des droits civiques et du Black Arts Movement. Souvent citée par Léonora Miano dans d’autres ouvrages, on ne peut s’étonner qu’elle soit ici en bonne place. La seconde écrivaine citée cinq fois est Sonia Sanchez (1934. Birmingham en Alabama), elle aussi poète mais également dramaturge et professeur d’université. Ses recherches portent sur l’héritage afro-américain. Elle est présentée comme « championne novatrice du féminisme noir ». Viennent ensuite celles qui sont citées quatre fois : Brigitte Fontaine, Toni Morrison qui ne sont plus à présenter pour des lectrices/lecteurs français(es). Ainsi on reconstitue les lectures et références de l’écrivaine. Elles disent, elles ont dit : à chacun(e) de constituer son anthologie !

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La réflexion sur le matrimoine peut se poursuivre par d’autres lectures. Aussi bien des lectures d’ouvrages embrassant les affirmations et luttes des femmes que des ouvrages faisant la pleine lumière sur certaines personnalités puisque Léonora Miano mène l’entreprise dans ces deux directions. On peut ainsi rappeler des études plus anciennes, comme celle de la franco-marocaine, Zakya Daoud et de son ouvrage de référence édité en 1993, Féminisme et politique au Maghreb, publié successivement au Maroc puis en France. Le mérite de cette somme est de donner l’histoire des mouvements des femmes dans chacun des pays du Maghreb. Le manque est qu’il n’y a pas de comparaison entre les trois pays : à la lectrice de se lancer pour mesurer le Maghreb des luttes des femmes.

Passant du Maghreb aux Antilles, on peut rappeler aussi l’ouvrage à mi-chemin du récit littéraire, de l’enquête et du reportage historique, écrit à quatre mains, en 1998, de Gisèle Pineau et Marie Abraham, Femmes des Antilles – Traces et voix. Elles initiaient ce mouvement qui est devenu un mouvement de fond de rendre leur visibilité aux femmes antillaises d’un passé plus ou moins proche et d’un présent : « Cent cinquante ans après l’abolition, j’ai écouté battre les cœurs derrière les paroles longues et les silences des Antillaises d’aujourd’hui ». Les femmes du temps de l’esclavage sont prénommées à l’image de Solitude, la mulâtresse ;  et le récit de leur vie, si sensiblement reconstitué, accompagne les récits de Marijosé Alie, Francelise Dawkins, Marie-Noëlle Recoque, Firmine Richard, Lita Dahomay, Nicole Réache, Thérèse Marianne Pépin, Jane Morton-Neimar, Sylviane Telchid, Michelle Gargar de Fortfalaise, Marie-Lise Lami-Dahomay, Françoise Eynaud et Jocelyne Beroard. Comme l’écrit Gisèle Pineau, « Il manque de nombreuses voix que je regrette. Mais la porte restera grande ouverte… De tous milieux et de toutes conditions, elles savent qu’elles ont été invitées ici dans la seule volonté d’éclairer d’un regard neuf la femme antillaise qu’on a trop longtemps considérée comme une éternelle danseuse, doudou créole de la France, ou cette femme-poteau-mitan sur laquelle chacun s’adosse en toute bonne conscience depuis les temps de l’esclavage ».

« Ce qui apparaît surtout en lisant cette œuvre, c’est à quel point la femme de G. Pineau est le réceptacle du monde dans lequel elle vit, une sorte de caisse de résonance de l’univers créole dans toute sa complexité. Il semble qu’à travers la femme, son corps et son esprit, parfois en souffrance, l’auteure guadeloupéenne questionne l’histoire et l’imaginaire de son peuple tout entier », écrit Françoise Simasotchi-Brones à propos de l’ensemble de l’œuvre de Gisèle Pineau. Elle poursuit : « Par son écriture, dont le rythme tient tout à la fois du cri et de la plainte, de la lamentation et du chant d’espoir, l’écrivaine parvient à extraire, comme un minerai brut, la poésie de la réalité sordide de certaines vies de désespoir et de misère. La force de son écriture est contenue dans cette douceur alliée à la douleur et à la violence, dans l’espérance perçue au cœur même de la désespérance ».

Je signalerai enfin la réflexion que Sophie Bessis a consacré, en 2007, à la question des femmes dans le monde arabe, sous le titre, Les Arabes, les femmes, la liberté. La question centrale qu’elle pose est d’une complexité redoutable dans la simplicité de sa formulation : « Peut-on être femme et libre dans le monde arabe ? ». Elle met, entre autres, en question le couple oppositionnel binaire tradition/modernité : « L’histoire récente nous apprend que la tradition ne cesse de se réinventer à travers d’insolites appropriations de la modernité qui, elle aussi, s’imprègne des recompositions d’un passé qu’elle méprise. Et ce qu’on croit sculpter dans le marbre de l’ancien est une tradition « récente », cet oxymore résumant une partie des contradictions que connaît aujourd’hui le monde arabe.
Tout cela fabrique un monde moderne, non pas gagné à la modernité, mais situé dans la contemporanéité […] ». À la fin de son prologue, elle justifie sa recherche des traces : « Ces seuls enjeux autour du féminin suffisent à justifier les interrogations sur la place et le devenir des femmes dans le monde arabe. Il faut suivre leur trace pour comprendre, à travers et par elles, les trajectoires de sociétés qui veulent aller quelque part sans savoir où elles vont ». Après le prologue, les différents chapitres sont attractifs par leurs titres et la démarche qu’ils sous-tendent : Les héritages – Le renversement du monde – Le temps de l’anomie – Quels rôles pour les femmes ? – La concurrence des modèles.

Léonora Miano, L’autre langue des femmes, Grasset, septembre 2021, 252 p., 20 € 90 — Lire un extrait
Léonora Miano, Elles disent, Grasset, septembre 2021, 52 p., 6 € — Lire un extrait