Entretien de Carine Chichereau, traductrice des Monstres, avec Claire Dederer, autrice du livre, qui vient de paraître en français aux éditions Grasset. Peut-on séparer l’œuvre de l’artiste ?
Les Monstres est désormais disponible en français. Je dois dire qu’alors que j’ai traduit plus de cent vingt livres, c’est l’un des plus importants pour moi. Il m’a fait changer de point de vue sur un certain nombre de choses. Les Monstres est un livre incroyable, difficile à résumer. Commençons donc par vous. Pouvez-vous nous dire qui vous êtes, Claire Dederer, dans la mesure où votre vie, aussi bien personnelle que professionnelle est très liée aux sujets que vous abordez dans ce livre ?
Je suis mère et je suis écrivaine. J’ai commencé ma carrière en tant que critique de films, j’ai aussi travaillé pendant des années en tant que critique littéraire, et j’ai écris deux livres sur mon expérience vécue. Les Monstres reflète toutes ces identités : j’écris en tant que mère, c’est-à-dire en tant que personne toujours tiraillée entre l’art et la nécessité de s’occuper de ses enfants ; j’écris en tant que critique, car je suis plongée dans une perpétuelle interrogation quant à la signification de cette fonction ; et je me prends moi-même comme objet d’étude. Je suis aussi une ex-épouse et une ancienne alcoolique : ces deux aspects comptent également dans l’écriture de ce livre. Ils m’ont poussée à réfléchir sur le monstre qui vit en chacun.e de nous.
Le mot « monstre » donne son titre au livre et il est un bon point de départ pour commencer à l’explorer. Qu’est-ce qu’un « monstre » ? Ou plutôt, comme le suggère le titre, que sont « les monstres » ? Les créatures mythiques qui nous terrifient quand nous sommes enfants ? En existe-t-il différentes sortes ? Et avons-nous vraiment un monstre qui vit en chacun.e de nous ?
Au départ, j’ai utilisé le mot « monstre » dans un sens très simple. Il désignait un artiste qui avait fait quelque chose d’abject. Mais en y réfléchissant, les choses sont devenues plus complexes. Il s’agit en effet d’un mot d’enfant, d’un mot qui fait peur. C’est un mot mâle. Un mot qui a des poils, qui a des dents.
En outre le mot « monstre » a pris pour moi une autre signification quand j’ai lu le livre de Jenny Offill, Dept. Of Speculation, et en particulier le passage consacré à ce qu’Offill appelle « les monstres de l’art ». C’est un passage qui a été beaucoup partagé entre les écrivaines et les artistes féminines que je connais : « J’avais pour projet de ne jamais me marier. À la place, je serais un monstre de l’art. Les femmes ne deviennent jamais des monstres de l’art car ceux-ci ne s’intéressent qu’à leur art, jamais aux choses bassement matérielles. Nabokov ne repliait même pas son parapluie. Vera léchait ses timbres à sa place. » Franchement, je déteste lécher les timbres. Un « monstre de l’art », ai-je pensé en lisant ça. Oui, ça me plairait. Mes amies pensaient la même chose. Victoria, une artiste, n’a eu que ce mot à la bouche pendant quelques jours. Ma propre monstruosité (potentielle) a soudain pris de l’intérêt à mes yeux.
Au bout d’un moment, ce mot a eu une autre coloration pour moi. Il signifiait : quelqu’un dont le comportement nous empêche d’appréhender l’œuvre pour elle-même. Dans ma tête, un « monstre » est devenu un.e artiste qu’on ne pouvait séparer d’un aspect sombre de son vécu. Et bien sûr, nous avons tous et toutes quelque chose de monstrueux en nous – personne n’y échappe.
Question naïve : les femmes peuvent-elles vraiment devenir des « monstres de l’art » ?
Oh, Carine, c’est une question si sensible pour moi ! Quand les femmes se donnent le temps et les ressources nécessaires pour créer, on les accuse souvent d’être monstrueuses. Mais en réalité, la plupart ne deviennent jamais des « monstres de l’art ». Elles n’ont pas accès à la puissance nécessaire pour parvenir à une telle position.
Elles ne jouissent pas du pouvoir nécessaire au sein de la famille, ni du monde de la culture en général. Voilà pourquoi Lydia Tár, cette cheffe d’orchestre autoritaire interprétée par Cate Blanchett dans le film de Todd Field, est tellement fascinante. On rencontre si rarement une telle créature dans la réalité. Quand je vois une artiste s’emparer de plus que les ressources minimales, je suis stupéfaite. Je suis enthousiaste chaque fois que je découvre une œuvre d’art monumentale réalisée par une femme, que ce soit le roman de Lucy Ellman Les Lionnes, ou l’énorme diptyque peint de Julie Mehretu HOWL, eon (I, II), qui mesure 8,23 mètres de haut sur 9,75 de large. Je rêve d’un art monumental au féminin qui nécessiterait que les femmes deviennent des « monstres de l’art ».
Néanmoins, dans le livre, vous citez des exemples de monstresses, c’est-à-dire des femmes qui incarnent un autre genre de monstruosité, comme Doris Lessing ou Joni Mitchell. Quelle est donc la différence entre des monstres, comme Roman Polanski ou Michael Jackson, et les monstresses ?
Eh bien je pense qu’on donne aux femmes le sentiment d’être des monstresses quand elles font certaines choses qu’on ne saurait reprocher aux hommes, des choses qu’on n’attend même pas de leur part. Je parle du fait de ne pas s’occuper de ses enfants. Si le viol est le crime masculin ultime, l’abandon de l’enfant est le crime féminin ultime. Le spectre de la monstresse demeure en suspend au-dessus de l’artiste féminine. Si elle fait passer son travail en premier, elle a l’impression d’être monstrueuse et elle est perçue comme telle. Je ne dis pas qu’elle l’est, mais qu’elle craint de l’être, et cette anxiété influe sur la manière dont elle se consacre à son art, et sur la façon dont elle perçoit sa capacité à se rendre libre.
Le fait le plus troublant en ce qui concerne les monstres, c’est que nous continuons de les tolérer, eux et leur art. Et c’est d’autant plus gênant quand il s’agit d’hommes comme Polanski, jugé et condamné pour viol, qui continue de faire des films et de jouir d’un fort soutien. La France, bien sûr, est différente des États-Unis. Mais pensez-vous qu’au moins aux États-Unis, le mouvement #MeToo ait réellement changé quelque chose dans la façon dont nous appréhendons l’art des hommes monstrueux ?
Honnêtement, je n’ai pas la réponse à cette question. Il semble que les institutions culturelles soient devenues plus conscientes du problème – les studios de cinéma, les musées d’art, les maisons d’édition. Mais cette prise de conscience change-t-elle quelque chose ? Ou s’agit-il seulement d’une responsabilité de surface dont ces institutions ont appris à se doter ? Quant aux accusés, ont-ils vraiment présenté leurs excuses ou été tenus pour responsables de leurs actes ? Peut-être serait-il plus intéressant et optimiste de se poser la question suivante : comment #MeToo a-t-il transformé l’expérience des femmes ? Qu’est-ce qui a changé pour elles quand soudain on s’est mis à les écouter et à les croire ? Qu’est-ce qui a changé pour les artistes féminines ? Et ce changement doit-il être matériel ? Ou s’agit-il du bénéfice intime de voir son témoignage pris au sérieux ? Pour moi, comme pour les artistes féminines que je connais, la réponse est oui.
Claire Dederer, Les Monstres. Séparer l’œuvre de l’artiste ?, traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau, éditions Grasset, octobre 2024, 352 p., 24 € — Lire un extrait