De tous les combats de Françoise d’Eaubonne, aussi divers qu’en définitive liés, l’attentat contre la centrale nucléaire de Fessenheim, le 3 mai 1975, est à la fois le plus connu et le plus opaque. Il est le point de départ de « l’enquête intime » de David Dufresne, vingt ans après la mort de son « impossible grand-mère », sous le signe d’un éclatant Remember.
Le récit du journaliste est multiple : dire une intellectuelle engagée, graphomane, radicale et revenir sur l’ensemble de ses combats — la Résistance, l’Algérie indépendante, le manifeste des 121, mai 68, le MLF, le Front homosexuel d’action révolutionnaire, etc. — en reliant toutes ses années de lutte à cet acte « terroriste » contre le chantier d’une centrale nucléaire symbole de toutes les dominations, Fessenheim. C’est le premier fil du récit, nourri d’archives inédites, de recherches obstinées (et parfois vaines) pour retrouver documents, témoins, faits, tant l’événement fut source de surveillances, fiches et rapports des RG comme objet d’un silence retentissant, sous la férule d’un État verrouillant toute vérité possible sur ce qu’il s’est réellement passé. Le « safari-sabotage improbable » de la « bande à Deaubonnot », rythmant le livre, valait récit à lui seul. Cet acte, David Dufresne le démontre, n’est pas « un geste fou, encore moins gratuit » de la part de Françoise d’Eaubonne. Sa violence restitue celle du monde. Elle voit venir la catastrophe, une planète en feu, et ce nucléaire qui (…) renforce tout ce qu’elle combat : les Hommes et leurs certitudes ».
Le deuxième fil de Remember Fessenheim est celui d’un destin qui concentre un siècle : Françoise d’Eaubonne est née en 1920, elle a vingt-cinq ans à la Libération, elle traverse toutes les tragédies et les luttes du XXe siècle, plus encore elle y participe et pour certaines les forge, jusqu’à inventer la langue pour les dire. On lui doit les mots « phallocrate » ou « écoféminisme ». Mais qui pour se souvenir qu’elle a lié destruction de la nature et oppression des femmes, des homosexuels, de certains peuples, que le colonialisme et la pensée normée ont fait des ravages, environnementaux, sociaux, politiques, intimes ? « L’amazone verte » était à la pointe de tout ce qui, aujourd’hui, porte les combats pour une manière autre d’habiter et penser le monde. Mais, selon une trajectoire commune à tant de femmes autrices, scientifiques ou intellectuelles, elle a été oubliée, invisibilisée. D’autres auraient porté ce qu’elle a forgé. Oublions qui elle fut. Remember, exhorte David Dufresne ! La raconter, dans ses excès comme ses passions, sa rupture avec les codes de sa famille, sa radicalité revient à rendre sa juste dimension à d’Eaubonne : une pionnière, une empêcheuse de tourner en rond, une radicale qui a dérangé, dérange tant elle voit juste et clair.
Mais la raconter n’en demeure pas moins tout sauf simple tant celle qui ne cessait d’écrire et documenter ses combats était à la fois une « militante joyeuse » et une « brouilleuse de cartes. Toute sa vie, qui fut longue et tumultueuse, n’est que ça : le recours au réel pour raconter la fiction ». La formule paradoxale concentre le projet de Remember Fessenheim comme la manière dont est mené le récit, par fragments et ellipses, reconstitution parfois contrariée, retour sur des faits qui échappent, lectures, rencontres, fonds d’archives, demandes de documents classifiés (donc refusés).
Enfin, celui qui raconte cette activiste fascinante et excessive n’est pas seulement le journaliste engagé que l’on connaît par ses articles, ses livres et Au poste, son média indépendant et militant : David Dufresne est le petit-fils de Françoise d’Eaubonne, ce qu’il a longtemps tu, par indépendance et volonté de se construire seul, de forger son nom. Mais comment renier cette ascendance, comment ne pas voir un lien entre les combats menés par sa grand-mère et les siens ? « Bon sang ne saurait mentir », comme le déclara Françoise d’Eaubonne à la naissance de David, « pour qui se construit un monde nouveau », complète-t-elle dans un manuscrit demeuré inédit qu’elle lui dédie. C’est là que le politique s’affirme intime et renouvelle la manière du récit d’enquête, faisant de ce livre non seulement le portrait éclatant d’une femme exceptionnelle mais un autoportrait dénué de tout narcissisme.
David Dufresne, Remember Fessenheim. Enquête intime sur Françoise d’Eaubonne, pionnière éco-féministe et impossible grand-mère, Grasset, septembre 2025, 304 p., 22 € — lire un extrait