Dimanche 15 octobre 2017, quelques réflexions en vrac.

Je lisais ce matin la tribune d’Isabelle Adjani dans le JDD à propos de l’affaire Harvey Weinstein, j’ai particulièrement apprécié le passage où elle évoque le cas des mœurs françaises, le fameux GGG (galanterie – goujaterie – grivoiserie) qui fait des femmes et en l’occurrence des actrices des proies ou des victimes d’agressions ou pressions psychologiques et / ou physiques.

Duras, Affaire Villemin, Libération 17 juillet 1985

 

 

 

L’œuvre de Duras s’écrit depuis le verbe voir. Tout y est regard, spécularité, jusqu’à la vision et l’hallucination, voire l’aveuglement, ce que Dominique Noguez, dans son Duras, toujours, nomme le « cogito durassien », son « hoc video ergo est — ce que je vois existe » (chap. IV, « Duras voit », Actes Sud, 2009, p. 75). La vision lui est fiction, dans une filiation que Noguez rapporte au Hugo de La Légende des siècles et au Michelet de La Sorcière et que manifeste son article sur Christine Villemin, paru dans Libération le 17 juillet 1985, quand Duras écrit voir et donc comprendre le fait divers. Sur la première page, surmontant le titre, en gros caractères et italiques, une phrase en exergue : « Dès que je vois la maison, je crie que le crime a existé. Je le crois. Au-delà de toute raison ».

Manuel Valls, sophiste de la présidentielle ?

C’est le jour du Brexit que Manuel Valls aura donc décidé de trahir Benoît Hamon, de faire sa sécession propre et de quitter la politique. Car, contrevenant aux lois de la primaire auxquelles il avait pourtant amoureusement souscrit, Manuel Valls n’a pas hier uniquement trahi Hamon en soutenant explicitement et opportunément Emmanuel Macron ; il n’a pas uniquement failli à tous ses engagements ; il n’a pas uniquement trahi sa parole et foulé aux pieds le peu d’honneur qui lui restait au terme d’un quinquennat catastrophique : en appelant dans la journée encore, comme si la Guyane devenait véritablement une île, à se rallier à Fillon, il a mis, incidemment et violemment, fin à toute vie politique dans ce pays et à la parole comme parole.

« Fabuleuse Angot », « Abjecte Angot » : tels étaient les deux expressions qui, hier soir, porté d’enthousiasme ou de détestation, ont couru sur les réseaux sociaux (le lieu du canapé télévisuel) pour venir qualifier tour à tour sinon parfois conjointement le débat ou plutôt l’attaque de Christine Angot devant François Fillon sur France 2. Peut-être plus que la prestation tantôt spectaculaire tantôt minable pour certains, tantôt littérature pour les uns, tantôt mortifère pour les autres, il s’agit sans doute de revenir sur ces réactions mêmes qui, plus qu’Angot elle-même, disent dans quel état nous sommes et dans quel état la télévision quand elle se veut politique nous met.

Serge Doubrovsky

« Voici un étrange monstre » : tels sont les mots, liminaires, et comme prophétiques d’œuvre, que Serge Doubrovsky citait de son bien-aimé Corneille pour venir présenter ses Autobiographiques et ainsi puiser chez le dramaturge baroque la formule de sa vie à vivre, de sa vie à écrire, de sa vie devenue monstre d’écriture. Car Serge Doubrovsky, qui nous a quittés cette nuit, à 4h, dans la solitude du lit de mort et de l’œuvre toujours-déjà accomplie, se tenait en chacun de ses textes comme cet étrange monstre cornélien, ce monstre ambigu de tragédie et de comédie, de théorie la plus échevelée et d’écriture la plus enlevée, lui qui fut l’artisan de la notion la plus monstrueuse d’œuvre et de théorie, le père de la célèbre autofiction, qu’il inventa de gloire un jour de 1977, pour venir dire son roman sans roman, Fils.

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Les 10è Assises internationales du Roman ouvriront leurs portes le 23 mai prochain. Jusqu’aux 29 mai ce seront rencontres, tables rondes et débats, lectures, avec un programme exceptionnel à la hauteur de ce dixième anniversaire : Russell Banks, Cynthia Bond, Eirikur Örn Norddahl, Zia Haider Rahman, Javier Cercas, Sara Stridsberg, Mathias Enard, Patrick Boucheron, Chantal Thomas, Régis Jauffret, Christine Angot etc. (la liste complète est à retrouver ici)

Capture d’écran 2016-03-17 à 16.08.10Le 16 mars, hier soir, était inauguré le Salon du livre de Paris – lire au salon, pépère, au coin de la cheminée ? Le livre comme un petit salon cosy ? Alors que les livres devraient être dans la rue…

Le droit d’entrée est de 12€ (tarif réduit pour étudiants et plus de 65 ans), avec flicage à l’entrée puisque tu es un voleur potentiel : si tu transportes des livres avec toi, tu devras les déposer à l’entrée.

Dans le Salon du livre, tout se côtoie, tout et son contraire, peu importe le contenu, seul compte le livre comme produit, l’important étant que ça se vende : indifférenciation totale typique du néolibéralisme pour lequel tout se vaut dans la mesure où la seule valeur de tout est la valeur financière, ce que ça peut rapporter, le fric.

William Marx © Angelika Leuchter
William Marx © Angelika Leuchter

Une dizaine d’années après son remarquable essai L’Adieu à la littérature, William Marx est revenu il y a peu avec La Haine de la littérature, non moins brillant essai, sur l’histoire de la dévalorisation de la littérature mais en en scrutant une face plus dérobée sinon obscure. Si le professeur à Paris Ouest-Nanterre s’était d’abord intéressé à la manière dont le nom de littérature était décrié depuis la parole littéraire même, c’est désormais au cœur de ses plus vifs ennemis, ses pourfendeurs les plus terribles et intrépides qu’il a cherché des réponses à cette haine noire.
Diacritik a interrogé, le temps d’un grand entretien, le critique sur ce procès qui s’instruit depuis bientôt 2500 ans.

OSteiner

Le massacre a eu lieu, le massacre a lieu, le sang est à peine séché et le sang coule, la terre au-dessus des cercueils est encore fraîche, remuée, on est toujours dans la sidération quoi qu’on dise, ce qui s’est passé déborde, nous déborde, débordera toujours. On veut tous faire quelque chose, allumer une bougie, mettre du rouge du bleu du blanc à la fenêtre, poser des fleurs, une simple rose ou un poème ou une corbeille, une couronne, un dessin d’enfant, je ne sais pas, verser des larmes aussi bien, chanter, prier, penser, je ne sais pas, on veut tous faire quelque chose et on ne sait pas quoi alors on fait ce qu’on peut, qu’est-ce qui peut être utile ?

Sophie CALLE, Le nez (2000) © Jean-Baptiste Mondino
Sophie CALLE, Le nez (2000) © Jean-Baptiste Mondino

Les travaux de Sophie Calle sont un partage de la souffrance, du manque, du vide, de la perte. Des enquêtes. Une manière singulière de puiser dans l’intime la matière même d’un partage. De croiser le quotidien et la fiction. De faire des contraintes, des rituels l’exercice d’une liberté insolente. Du pied de nez considéré comme un des beaux-arts.