Tribune : Le degré Angot de la télévision

« Fabuleuse Angot », « Abjecte Angot » : tels étaient les deux expressions qui, hier soir, porté d’enthousiasme ou de détestation, ont couru sur les réseaux sociaux (le lieu du canapé télévisuel) pour venir qualifier tour à tour sinon parfois conjointement le débat ou plutôt l’attaque de Christine Angot devant François Fillon sur France 2. Peut-être plus que la prestation tantôt spectaculaire tantôt minable pour certains, tantôt littérature pour les uns, tantôt mortifère pour les autres, il s’agit sans doute de revenir sur ces réactions mêmes qui, plus qu’Angot elle-même, disent dans quel état nous sommes et dans quel état la télévision quand elle se veut politique nous met.

Christine Angot n’est jamais un hasard à la télévision. Elle est peut-être en un sens la télévision elle-même tant, amour suprême de la télévision, Christine Angot surgit toujours comme plus clivante que tous les sujets clivés de la psychanalyse – mais elle se tient toujours dans le paysage médiatique (il n’y a ici pas encore de littérature, le mot ne saurait en être prononcé) comme une archi-télévision. De fait, Christine Angot possède toujours cette capacité à mettre en abyme le spectacle télévisuel lui-même comme si, du spectacle, elle renvoyait l’inhérente tautologie vue jadis par Debord.

Spectacle du spectacle plutôt que spectacle dans le spectacle, Angot a incarné hier soir soit par accomplissement, soit par jeu complice et naïveté, le point aveugle de la télé, à savoir, comme sa plongée redondante, le pléonasme de la tautologie. Ainsi dire qu’Angot a été fabuleuse, c’est immédiatement soutenir que Fillon l’est tout autant – car lui-même aussi, devenu monstre télévisuel, il incarne désormais (alors qu’avant il passait dans la télé sans avoir d’image), l’image de la non-image, l’homme qui demeure impassible. Si la scène se fait violente, si elle devient un moment précisément de scène (d’aucuns diront de ménage, d’autres de révélation), il n’en demeure pas moins que comme dans toute l’histoire de la télévision, il s’agit de la lire dans la logique du spectaculaire telle que la met en évidence avec justesse cette fois Debord, à savoir comme un pseudo-événement, ces soubresauts qui agiteraient soi-disant la vie individuelle pour distraire du monde. Car il ne faut pas oublier que Christine Angot (quoique l’on pense d’elle, surtout si l’on n’en pense pas du bien) surgit toujours au-delà d’une schize visuelle et discursive : Christine Angot fait hypotypose sinon métalepse dans la télé. Elle est comme le monstre marin qui emporte Hippolyte chez Racine – mais elle est tout aussi bien Phèdre, toujours coupable avant d’être à l’écran, toujours coupable à l’écran, toujours dans l’hybris de l’image et d’elle-même, à soi-même son propre fatum comme la modernité dont elle incarne la phase terminale.

Car ce qu’a montré Angot hier soir c’est combien l’image télévisuelle ne répond jamais d’une logique de l’archive ou encore de l’accumulation du spectacle comme le soutenait Debord. Car Debord s’est trompé. La télévision propose des gens qu’elle filme des images endettées. Christine Angot et François Fillon ne sont pas deux personnes actuellement mises en examen comme s’est fait fort de le rappeler, dans le désespoir pathétique de son effondrement salomonique visible un peu plus chaque jour, le politicien à la romancière. Fillon comme Debord se trompent. On n’existe à la télé uniquement lorsque l’on est endettés et qu’on parle pour rembourser, pour se démonétiser de l’image mais, paradoxalement, spectacle sans fin, on n’efface jamais une image en produisant une image. « L’Origine du monde » de Courbet ne se recouvre pas comme le pensait Lacan par une non-image : l’image est toujours une suite d’images.

Christine Angot et François Fillon sont deux endettés de l’image – ils arrivent à l’image et, comme dans la langue pour Barthes, ils ramassent tout ce qui traîne d’eux déjà à l’image. Ils sont chacun deux connotations fébriles en action, deux images folles en action qui se tiennent à chaque coin du plateau comme une antithèse rutilante, c’est-à-dire, spectacle ultime de la télé, comme une non-communication. La télé n’exulte jamais autant que lorsqu’elle devient l’antonyme de son média, quand elle se négativise – quand devant donner un débat, elle propose de filmer ce qui fait image, c’est-à-dire quand la parole ne parvient pas à devenir la parole mais l’image de la parole à dire. L’antithèse est toujours le moment le plus télégénique d’un plateau – en ce sens, la télé relèverait décidément d’un catch parodié, parodie de parodie puisque le catch l’est déjà de la boxe.

Angot, c’est l’image de celle qui quitte les plateaux, de celle qui s’emporte, c’est l’image-spectacle. Fillon se tient alors comme l’antithèse rêvée de ce seuil absolu de visibilité qu’est Angot tant il incarne, quant à lui, la puissance d’une non-image, d’une image impavide : écornée mais sans cesse inaltérable, sans cesse image fixe, d’une fixité inexorable. Hier soir, dans cette arène convoquée par Pujadas qui avait beau dire qu’il n’en s’agissait pas d’une mais avait créé les conditions de son énonciation, chacun est toujours la caricature de lui-même comme la télé veut les faire se produire ou plutôt se reproduire comme si à la télé, pléonasme décidément de la tautologie, une archi-image, une image de l’Image par laquelle la télé rêve à voix haute. Elle dit les choses à Fillon mais elle a un filtre – elle sait, les disant, qu’elle les dit pour faire voir qu’elle les dit, jusqu’au point de rejouissement des uns, jusqu’au cœur d’indécence des autres.

Si Angot a pu dire ce qu’elle avait à dire (sans écrire – il n’y avait pas d’écriture hier soir à l’écran, il n’y avait pas d’écrivain), c’est que la télé rêve de ses intellectuels. La télé d’hier soir vivait dans la grande nostalgie (pas mélancolie, elle a toujours la passion du passé, non par les archives mais décidément les dettes) de ce qu’a pu être la télé à l’heure des intellectuels. Car Angot n’était pas là pour elle – elle était convoquée sans qu’elle le sache depuis cette nostalgie de la télé qui, paradigmatiquement, repose sur deux images clés, deux images de l’image, au carré comme au puits : la première, devenue fantasmatique car irréalisable car irrépétable donc promise à la déchéance, celle de Maurice Clavel quittant le plateau d’un débat en saluant messieurs les censeurs ; la seconde, fantasmatique aussi mais plus diffuse, celle de l’intellectuel, celle de l’alliance de l’écriture et de l’engagement, comme par exemple Duras à l’époque de l’affaire Grégory. Mais Angot, comme la télé, vit dans la mort de Duras. Il n’y a pas que Dieu à être mort de nos jours – même s’il revient, la mort de Duras dure toujours à l’écran quand la parole dite devenait à l’instant de sa profération le Livre déjà écrit. Hier soir, mais Angot le sait, quoiqu’il arrive, la littérature voulait son image à l’écran. – L’Image surgit toujours, prend toujours naissance à la télévision dans la faiblesse philosophique du projet qui est le sien.

Parce qu’Angot vient Dire – elle vient, à la télé, pour exhiber de sa parole non sa parole même (elle ne dit rien que personne ne pense déjà de Fillon) mais elle produit de sa parole son Dire, à savoir non son existence mais son insistance la plus intime et la plus extime, véhémente dans le langage. Chez elle, la littérature a vocation à faire image, à passer la télé, à vouloir la casser comme on dit passer la rampe. Car, au moment où la discussion n’a pas lieu (elle n’aura jamais lieu), après qu’Angot a dit des phrases à Fillon, le moment de télé est désemparé. La réalité a fait irruption. La romancière, devenue procureure, s’est fait huer. Mais Angot sort alors, comme elle en a coutume, comme un cri la Littérature comme image, la Littérature comme ce qui viendra rédimer son geste. Et son geste devient alors, depuis cette non-écriture, cette contre-écriture qu’est la télé et sa présence sur le plateau, comme ce cri qui traverse son œuvre. Angot, quoique l’on pense d’elle, surtout si l’on n’en pense pas du bien, surgit toujours comme un combat pour exister dans la Littérature, par où sa parole devient la seule qui, après la modernité, fait de l’intransitivité de la littérature la quête de sa littérature, au péril de sa littérature elle-même.

Le réel qui a surgi hier, au-delà des propos violents ou non de Christine Angot, au-delà de ses accusations justes ou infondées, c’est combien la littérature si elle existe ne peut venir sur un plateau dire qu’elle est la littérature. On ne discute pas avec des gens intransitifs, des hommes et des femmes de l’intransitivité. Que l’écriture d’Angot soit intransitive, crie son nom de littérature, la ferme ainsi d’emblée à venir sur les plateaux mais devrait permettre de comprendre qu’on a sans doute vu, hier soir, au cœur de 2017 et de son désastre, un nouveau et double malaise dans la télévision ou son double couronnement – tout du moins sa grande lâcheté inhérente :
en premier lieu, que la littérature a voulu être vue, qu’elle a voulu faire pièce dans le débat ;
en second lieu, que la littérature voudrait désormais être héroïque, au mépris parfois de son projet, par où au lieu d’entrer dans un devenir minoritaire, elle se fait la voix du devenir majoritaire – le peuple, les journalistes dont elle prête la bouche comme s’il fallait faire parler ceux qui parlent mais qu’on n’entendrait pas.
Mais derrière ce cri de littérature, qu’il soit juste ou infondé, le seul élément qui demeure, la seule tempête qui s’est donnée c’est le rapport social et moral de la littérature aux images qui voudrait se dire comme un cri au moins d’autant d’existence que d’existence : c’est le désir nu de Dire à tout prix, au prix du Dire. Au risque de tout sublimer et de redresser sa parole dans l’agora, au risque de tout détruire et anéantir la morale : dans le risque du degré Angot de la télévision.